Histoires de l’œil

Discussion avec Lestes Dreas

« J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde 
où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits 
qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde,
je n'avais vu encore que des yeux se fermer. »
Nadja, André Breton
E.2 (copie)

E.2 (détail), © Lestes Dreas

Les yeux ouverts, le monde se déploie avec un luxe de formes et une opulence de détails inépuisables. Les yeux fermés, dans un déluge de phosphènes il se diffracte, se décompose en myriades de fractales. Les yeux fermés, il se perd parmi l’infinité des mondes, ceux qui ont été habités, ceux qui le seront, ceux qui ne l’ont jamais été et ne le seront jamais ; ceux des rêves, des visions et des mythes. Les yeux ouverts, grands ouverts derrière une loupe, Lestes Dreas les retrace avec patience, les mondes et les fractales, comme autant de points noirs sur la feuille blanche.

Elle manie l’infime et l’immense, la science et les mythes, le rêve et la réalité. La lumière, l’obscurité, et ce qu’il y a entre les deux. Le résultat est un foisonnement d’images fines comme des gravures, forgé de l’outil le plus modeste de l’artiste : le point. Noir sur blanc, primitif comme un atome. Nous avons discuté ensemble de cette alchimie de l’art, et nous sommes parties en quête du moment entre deux clignements de paupières où les points deviennent mondes. Récit du voyage, en trois cillements…

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Là-bas I

Floraisons choisies

« So that a man may die of a rose in aromatic pain... »

Les bourgeonnements du printemps sont loin derrière nous. Le solstice passé, tout s’épanouit désormais comme un fruit un peu trop mur. La nature brille joyeusement sous les feux de la décomposition qui, discrètement, commence déjà son œuvre patiente. L’arrivée de l’été ne nous réjouit guère (notre nature nous incline vers les périodes transitoires) ; raison de plus pour se remémorer comme il se doit les floraisons du printemps.

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Les Camènes

Retour à Twin Peaks I

« Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... »
Arthur Rimbaud

Laura Palmer-Fire Walk With Me

Vêtue de blanc, elle a le visage pâle et apaisé. Elle est ligotée pourtant, ses cheveux blonds autour de sa tête sont comme des algues, et, à la dérive, elle émerge à peine des flots. C’est La jeune martyre de Paul Delaroche, que l’on peut voir au musée du Louvre. C’est aussi Laura Palmer, dont le corps sans vie vient d’être découvert dans le premier épisode de Twin Peaks. Cette jeune fille morte a flotté des siècles avant d’échouer sur les rives de ce lac de montagne. En guise d’élégie, retraçons sa route sinueuse, recueillies et voilées de noir, comme il se doit.

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Équinoxe

« Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs ;
N’arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés blanches. Car tu trouveras ensuite
les dessins faits avec les moitiés noires ;
Que chaque noirceur soit traversée par l’attente de la blancheur future.
Ne dis pas : je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la réalité entre la vie et la mort.
Dis : maintenant je vis et je meurs.
Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
La rose d’automne dure une saison ; chaque matin elle s’ouvre ; tous les soirs elle se ferme.
Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l’arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs.
Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir. »

21 septembre. Brièvement, les nuits sont aussi longues que les jours. Après trois mois du déclin opulent et solaire de l’été, bientôt les déliquescences grises et dorées de l’automne. La lumière rougeoyante, l’emmitouflement progressif, la douce odeur de putréfaction de l’humus, le crépuscule étiré sur des jours. Pour les esprits inclinés comme le nôtre, la renaissance qui point déjà partout et la vie mûre, à son apex. En attendant, un moment suspendu où tout s’équilibre, et où les opposés s’accordent avec beaucoup de sagesse. Le moment idéal pour songer à des bâtons mi-partie blancs et noirs, et rouvrir Le Livre de Monelle.

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Hantologie I

Le message automatique

Il y a quelques années, nous nous sommes rendues un peu par hasard à la maison de Victor Hugo pour y voir l’exposition intitulée Entrée des médiums, attirées par la promesse de tables tournantes et de photographies médiumniques. Nous ne fûmes pas déçues : en plus de découvrir l’élégant salon chinois de Victor (1) et de rencontrer un singulier personnage obsédé par l’angoisse d’être enterré vivant et par le chiffre trois (« Regardez, dans ce tableau encore ! »), nous fûmes plus que servies en matière de manifestations spectrales. Pourquoi vous parler d’une exposition fermée depuis des lustres, nous demanderez-vous. Eh bien d’abord parce que le catalogue est un très bel objet et qu’il vaut le coup d’œil. Mais aussi parce qu’elle retraçait, de Victor Hugo à André Breton, un processus d’intériorisation des spectres et de la « bouche d’ombre » tout à fait fascinant et même, à nos yeux, déterminant. En effet, chez Victor Hugo comme dans toute la tradition médiumnique, ce qui s’exprime, ce sont des esprits, divinités obscures ou âmes errantes, bref, un élément extérieur perçu comme une altérité radicale. Il n’est plus question de cela chez André Breton qui, en dépit de son enthousiasme pour les médiums, ne croit pas le moins du monde aux fantômes. Entre temps, Freud est passé par là, et une lame de fond née au XVIIIe siècle (2) substitue les replis opaques du dedans à l’infinité mystérieuse du dehors. On va donc du spiritisme le plus échevelé (les dessins étranges et délicats de Victorien Sardou) à l’art brut (les figures fantomatiques de Madge Gill) en passant par des choses beaucoup plus méthodiques (le surréalisme, donc) voire par la supercherie plus ou moins éhontée (la photographie spirite). Et au milieu de tout ça, un grand absent : Austin Osman Spare.

Dessin automatique - Austin Osman Spare 1

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Biomécanique I

L’Art nouveau

Capture de The.Strange.Color.of.Your.Bodys.Tears.2013.DVDRip.x264.HORiZON-ArtSubs.mkv - 16

À bien y réfléchir, le fait que l’on se souvienne de la mal nommée Belle Époque, c’est-à-dire d’un certain âge d’or de la bourgeoisie, essentiellement à travers ce que l’on a appelé « Art nouveau », « Modern Style », « Jugendstil » ou encore « style ténia » (!) ne manque pas de piquant. Caractérisé à la fois par sa brièveté (apparu vers 1890, le style disparaît au début de la première guerre mondiale) et son intensité proliférante, on a tendance à n’en retenir que la joliesse un peu kitsch pour mieux en occulter l’épaisseur et les tiraillements symboliques (symbolistes ?) qui en parcourent les ramifications.

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