Hochrot III

« Toute ma vie, pensai-je, toute ma vie je haïrai le soleil.

Toute petite, j’ai rêvé dans ma solitude des merveilles multicolores. Je parle de ma solitude parce que c’était ce que j’aimais le plus au monde.

Toutes les fois que j’ai aimé, j’ai pensé à la mort.

C’était doux de marcher sur cette ligne incertaine, escortée de sommeil et de silence. J’avais un regard, une ouïe, un épiderme, et chaque place de ma peau connaissait en elle la vie profonde des choses.

Mais moi, j’aimais le feu, je l’aimais jusqu’à la brûlure, j’aimais l’amour jusqu’à la plaie et la vie jusqu’à la mort. Moi, je n’étais pas raisonnable.

Je souffrais. Je voulais garder pour toujours cet amour épuisant qui requérait enfin toutes mes forces vives, cet amour absolu, aveugle, sans conditions, et qui ne demandait rien en retour. Cet amour dont m’ont peut-être rendue incapable les tristes vertus des grandes personnes, l’orgueil et la juste mesure. Mais non, pourtant, pas incapable. Pas encore, non. Je ne suis pas une grande personne. Mon Dieu, mon Dieu, je ne veux plus grandir. Je ne veux pas devenir raisonnable, ni calculatrice, ni économe de ma tendresse. Je ne veux pas me conserver à moi-même ni rancir dans de vieilles passions rassises. Je veux rester dans ma folie et aimer comme on s’enivre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je veux garder ma violence.

Elle savait bien qu’il n’était pas possible de me consoler, que c’était la nuit et mon âge et mon nom qui me faisaient alors si mal, que c’était seulement de la forme de mes idées et de la couleur de ma vie que je souffrais, seulement de ce qui était moi dans ce qui était la succession des jours.

Mais je me disais qu’il n’y a pas de médiocrité dans la douleur et qu’il valait mieux souffrir. La douleur, c’était en quelque sorte ma façon de me sentir vivre.

À moi non plus rien ne me suffit et il faut que je déborde jusque dans d’autres dimensions. »

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Collage de citations d’Écarlate de Christine Pawlowska, 1974 | Anatomie biblique (plaies dans une plaie, vulve, œil ?!), 1410 | Black Earth, Bohren & der Club of Gore, 2002

I · II

Point de l’absolu

« Peut-être que quelque chose a craqué – quelle absurdité –
peut-être ai-je « appris à vivre » en cassant mes os sur les routes, en me déchirant le cœur aux ronces…
en m’apercevant que le but est pire que le point de départ. »
Colette Peignot dans une lettre à Ella Maillart1

« Oui, tous les chemins sont ouverts, mais ils ne conduisent nulle part, nulle part. »
Annemarie Schwarzenbach2

Pourquoi enchaîner les kilomètres ? Par centaines, milliers, plus encore ? Les soubassements des récits de voyage sont souvent à peu près les mêmes : il s’agit de partir pour trouver autre chose, quelque chose à poursuivre nuit et jour, à pourchasser dans les recoins, voire à halluciner et superposer (ou imposer) à la réalité. Pour se débarrasser de son soi comme d’une exuvie, peut-être, et là aussi, trouver, idéalement, autre chose. Des pages flamboyantes ont été ainsi écrites sur des paysages opaques, hiératiques, enchanteurs et/ou hostiles ; des formes d’humanités nouvelles ou oubliées ; des dérangements des sens voire du sens. De tout ça, La voie cruelle d’Ella Maillart en est gorgée : le style de l’autrice est sobre, son regard affûté, et ses tourments personnels n’empêchent jamais le dehors de respirer.

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Héliotropisme

« Impitoyable dont les yeux n’ont jamais vu l’obscurité !
Libérateur qui avec des marteaux d’or brise la glace !
Sauve-moi !

Droites comme de fines lignes les tiges des fleurs sont happées vers le haut :
plus près de toi les calices veulent trembler.
Les arbres projettent leur puissance comme des piliers en direction de leur gloire :
là-haut seulement
ils ouvrent leurs bras feuillus assoiffés de lumière, dévoués.

Tu as tiré l’homme
d’une pierre fixée à la terre avec des yeux aveugles
à une plante errante et ondoyante au front ceint des vents des cieux.
Tiens sont les tiges et les troncs. Tienne est mon épine dorsale.

Sauve-la.
Pas ma vie. Pas ma peau.
Sur l’extérieur ne règnent aucuns dieux.
Avec les yeux éteints et les membres brisés,
il est tien, celui qui vécut debout,
et avec celui qui meurt debout
tu te trouves, lorsque l’ombre dévore l’ombre.
Le grondement s’élève. La nuit enfle.
La vie scintille si profondément précieuse.
Sauve, sauve, dieu voyant,
ce dont tu as fait don. »

Traduction faite maison du poème « Bön till solen » (« Prière au soleil ») de Karin Boye, issu du recueil För trädets skull (Pour l’amour de l’arbre), avec l’aide des ces traductions anglaises | Hamadryade, Félicien Rops | The Ever Green Tree, Desiderii Marginis, 2024

Syzygie

Parfois, il est difficile d’ignorer l’alignement des planètes. J’aime les synchronicités parce que j’aime interpréter, j’aime les fils narratifs, j’aime le sens qui émerge du chaos comme j’aime le chaos qui émerge du sens. Est-ce que le souffle qui conduit les êtres est aussi dans les sphères ? Je ne crois pas vraiment que l’univers me parle, je ne crois en aucune instance qui tire les ficelles, je sais que l’intentionnalité que j’y trouve est la mienne seule : c’est justement là tout l’intérêt de la chose. Chaque synchronicité perçue est une poignée de signaux qu’on a choisi de remarquer plutôt que d’autres parmi les milliers dont nous sommes bombardés en permanence ; chaque synchronicité est donc la manifestation d’un désir, avoué ou non.

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प्रलय

« Tout finit par se mêler – tout est organique. Il est impossible de distinguer une chose d’une autre chose. Lorsque l’esprit est vidé de tout égoïsme, il s’effrite et se dissout dans l’eau. Si j’entaille mon corps et me concentre comme il faut, je ne le sentirai pas. Chaque fois que mon cœur bat, il tressaute violemment et disloque ma colonne vertébrale, qui tire sur la base de mon cerveau. Les souvenirs se meuvent à travers la forêt obstruée et pourrissante à l’intérieur de ma tête et écrasent le présent sous leur poids. Mes souvenirs ne m’appartiennent pas. Ils sont aussi inconnaissables que le mille-patte qui agite ses pattes dans le recoin sombre sous le lavabo. Lorsqu’une image se déplace dans mon système nerveux, c’est avec l’avidité prédatrice d’un intrus. Mon corps est ouvert, transparent, sans défense. Chaque seconde est un insecte qui se nourrit de mon sang.

Une découverte encore pire se révèle : mon corps est liquide, une nuée temporaire de cellules (dont chacune a sa propre identité) qui finira par se disséminer dans une mer plus vaste de liquides changeant et se mêlant.

Ma peau n’est pas une protection – elle est ouverte. En soufflant, le vent la traverse pour atteindre mes entrailles. Il passe à travers moi, emporte des parties de moi avec lui, en met de nouvelles à leur place. Je me noie dans la lumière. La lumière est un fluide que j’inhale. Mes yeux sont fermés, donc mon corps est illuminé de l’intérieur, brillant comme une méduse dans la mer.

Je suis habité par les pensées d’autrui. Si je coupe l’un de mes doigts, je coupe des générations d’histoire, de stimuli qui sont passés par moi et m’ont donné forme. Je suis fait de viande, parcouru d’énergie, mais cette énergie n’est pas à moi. Je suis utilisé comme un instrument pour que l’électricité puisse se chanter à elle-même.

L’air, comme c’est du sang, est difficile à inhaler, mais j’apprends. Je me détends et le laisse passer. Mon corps y flotte, englouti par lui. Je respire, avale et pense du sang. Mon imagination s’arrête où le sang finit. Le sang m’entoure, noie ma vision, au point que lorsque je pense, avant qu’une image se forme, elle est dévorée par le sang. Je suis flétri, ancien, un enfant qui dérive dans un univers d’un rouge épais, pulsant et me gorgeant de mon propre sang conscient. Ce sang me connaît, me lèche, me maintient dans le bourdonnement perpétuel d’un orgasme auto-annihilant qui envoie des vagues de plaisir jusqu’aux flaques les plus éloignées de conscience rouge et palpitante.

Cachée par la distance, l’obscurité derrière les étoiles atteint une densité impénétrable et noire. La lumière, la pensée et la possibilité furent inéluctablement inhalées par la bouche aspirante du trou mort. À l’intérieur du trou se trouvait le centre du cœur de l’opposé de l’espace. Le futur et le passé s’annulaient rétrospectivement et par anticipation. L’histoire fut rembobinée, évanouie avant d’avoir commencé. Le silence fut exterminé. »

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Collage de traductions maison d’extraits provenant de différentes nouvelles du recueil The Consumer de Michael Gira, 1994 | Joseph Sima pour Beau Regard de Pierre Jean Jouve, 1927 | The Vanishing, Insect Ark, 2020

Ultra Silvam II

« Nous passions, jeunes encore, sous les hautes frondaisons et le vague murmure de la forêt. Les clairières, apparues soudain aux détours du sentier, devenaient lacs sous la lune, et leur lisière, aux branches entremêlées, formait une nuit plus dense que la nuit même. La brise incertaine des grands bois respirait, sonore, dans les ramures. Nous parlions des choses impossibles ; et nos voix faisaient partie de la nuit, du clair de lune et de la forêt. Nous les entendions comme les voix de quelqu’un d’autre. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, 1982 | Gustave Doré, « La louve » pour la Divine Comédie de Dante, 1857 | « Inn I De Dype Skogers Favn », Darkthrone, 1993

Infidèles / Marginalia

Démonologie ?

« Je me tenais au bord de la première marche de l’escalier de métal noir. »

Il y a des choses qui s’imposent au point de mériter plus qu’une note de bas de page. Je remets donc l’ouvrage sur le métier – ici plutôt qu’en dessous, en marge ou en lien hypertexte de l’article de départ histoire de ne pas (trop) se perdre en labyrinthiques ramifications.

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Infidèles

« Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l’adoration n’est pas le blasphème par amour,
qui serait la prière de l’abandonné ? »

Peut-être bien qu’« Apokatastasis Pantôn » a été mon introduction au black metal, le seuil, mais la chronologie est floue. Mes souvenirs d’écouter Paracletus en boucle, fascinée, sont en revanche très clairs : et c’est clair qu’il m’apparaissait, limpide, utilisant un langage que je n’avais jamais entendu mais que je comprenais comme si je l’avais parlé depuis toujours. Pour des raisons bassement matérielles, je l’ai laissé de côté pendant quelques années, et je m’y suis remise cet été. Cet album dont je connaissais encore par cœur chaque note, chaque inflexion, chaque torsion m’a laissée encore plus abasourdie qu’à l’époque. Il m’aura fallu une grosse décennie à écouter du black metal, à explorer, dépiauter, aimer profondément le genre, pour prendre conscience non pas de la révérence incomparable de Paracletus – elle est évidente – mais de son irrévérence, ce qu’il a de bizarre, d’iconoclaste, d’infidèle.

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Drawing Down The Moon

« Il parlait tant du fait que la lune était plus grande et plus proche et plus puissante au Pérou que je finis par lui confesser que lorsque j’avais seize ans, je prenais des bains de lune car je pensais qu’ils influenceraient ma destinée, me vaudraient une vie plus mystérieuse, une vie nocturne. J’avais entendu dire que les effets de la lune étaient dangereux. Cela me tentait. À Richmond Hill, dans ma chambre, je m’allongeais nue où la lumière de la lune tombait de ma fenêtre ouverte, en été, m’y baignant et rêvant du genre de vie fantastique cela me créerait.
Je ne pensais pas à l’époque que la lune et la mer étaient des symboles de l’inconscient, et que ce serait le royaume qui m’attirerait, que j’aurais envie d’explorer, d’habiter, d’écrire. »

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Pendant l’Antiquité, la spécialité des sorcières de Thessalie était, dit-on, de faire descendre la Lune, de la faire se rapprocher de la Terre pour y puiser pouvoir et influence, faire venir la pluie, changer l’argent en or, ou encore à des fins de magie érotique. Les lunes que font descendre les non-pareilles âmes d’Atala sont quant à elles plurielles et décadentes ; elles forment une cosmogonie au centre de laquelle trône le sélénite plus encore que solaire Jean de Palacio. Galerie de portraits, constellation de citations, auteurs et références fin-de-siècle, ode au crépusculaire et aux aubes nouvelles : je n’ai jamais rien lu de semblable et je retournerai souvent y puiser. Une pleine lune éclatante commence justement à décliner : c’est le moment rêvé pour se ruer dessus tant qu’il en est encore temps !

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The Diary of Anaïs Nin Volume 2 1934-1939 (traduction maison) | Melancholia, Lars von Trier, 2011 (oui, je sais, ce n’est pas le même astre, mais le principe reste à peu près le même) | Drawing Down the Moon, Beherit, 1993 (ne me parlez pas de Wicca : les meilleures sorcières thessaliennes du vingtième siècle se trouvaient en Finlande, c’est ainsi)(au passage, car je ne peux pas résister, en voilà une reprise toute aussi finlandaise, toute aussi lunaire, toute aussi enchantée par Reverend Bizarre)

Hochrot II

« Aimes-tu l’obscur
Les nuits couvertes de rosée
Redoutes-tu le matin
Fixes-tu le rouge du soir
Soupires-tu lors du repas
Pousses-tu le gobelet
Loin des lèvres
N’aimes-tu pas le plaisir de la chasse
N’es-tu pas attiré par la gloire
Le tumulte de la bataille
Les fleurs fanent-elles
Plus rapidement sur ta poitrine
Qu’elles ne faneraient autrement
Le sang afflue-t-il en toi
Palpitant jusqu’au cœur »

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Traduction faite maison du poème « Liebst du das Dunkel… » écrit par Karoline von Günderode en 1805, découvert dans le recueil Rouge vif. Pour un portrait crépusculaire de cette poétesse (et de son non moins romanesque et suicidaire collègue Heinrich von Kleist), je recommande le très beau Aucun lieu. Nulle part de Christa Wolfe | Éclipse de soleil trouvée dans Les étoiles – essai d’astronomie sidérale, Angelo Secchi, 1895 |  Serenade in Red, Oxbow, 1996. J’ai eu la chance de voir le groupe en live juste il y a peu (juste avant sa fin) ; il mérite décidément tous les hommages du monde.

I · III