Histoires de l’œil

Discussion avec Lestes Dreas

« J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde 
où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits 
qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde,
je n'avais vu encore que des yeux se fermer. »
Nadja, André Breton
E.2 (copie)

E.2 (détail), © Lestes Dreas

Les yeux ouverts, le monde se déploie avec un luxe de formes et une opulence de détails inépuisables. Les yeux fermés, dans un déluge de phosphènes il se diffracte, se décompose en myriades de fractales. Les yeux fermés, il se perd parmi l’infinité des mondes, ceux qui ont été habités, ceux qui le seront, ceux qui ne l’ont jamais été et ne le seront jamais ; ceux des rêves, des visions et des mythes. Les yeux ouverts, grands ouverts derrière une loupe, Lestes Dreas les retrace avec patience, les mondes et les fractales, comme autant de points noirs sur la feuille blanche.

Elle manie l’infime et l’immense, la science et les mythes, le rêve et la réalité. La lumière, l’obscurité, et ce qu’il y a entre les deux. Le résultat est un foisonnement d’images fines comme des gravures, forgé de l’outil le plus modeste de l’artiste : le point. Noir sur blanc, primitif comme un atome. Nous avons discuté ensemble de cette alchimie de l’art, et nous sommes parties en quête du moment entre deux clignements de paupières où les points deviennent mondes. Récit du voyage, en trois cillements…

Lehndoreyn (détail), © Lestes Dreas

Visions premières

Ce n’est que relativement tard dans sa vie que Lestes Dreas a trouvé la forme qui convenait à ses expérimentations ainsi que ses outils de choix, Rotring et page blanche. Les images, par contre, étaient déjà là.

Quand j’étais enfant, j’avais des bouquins sur les mythologies grecques et romaine, des contes d’Afrique et d’ailleurs qui m’ont beaucoup marquée. En tant qu’artiste, moi aussi je raconte des histoires. Plus tard, je me suis intéressée aux différentes mythologies et croyances à travers le monde et les âges. Tout cela a stimulé mon imagination – fertile ! –, d’autant plus que ces légendes sont souvent en lien avec autre chose qui me fascine : le vivant, la Nature.

Chamanisme, shintoïsme, Sumer : les polythéismes sont des kaléidoscopes de visions, matrices de l’imaginaire. Les cosmogonies occupent sans doute la place hiératique qu’elles ont dans l’histoire de l’art parce qu’elles représentent l’ambition artistique dans son essence la plus pure : créer des mondes. Et c’est dans ce qu’on appelle la littérature de l’imaginaire (mais est-il une littérature qui ne l’est pas ?) que les cosmogonies abondent de la manière la plus évidente, vastes ou modestes, en tous cas toujours renouvelées. Lestes Dreas, de son style organique, rend manifeste les liens tout aussi organiques qui ont fait fleurir des grands récits fondateurs la science-fiction du XXe siècle.

Asimov, Herbert, Lovecraft ne sont pas des auteurs « classiques » et appartiennent à un genre bien spécial. Pourtant c’étaient des auteurs d’une grande culture, qui ont créé des univers extrêmement complexes. Il suffit de penser à Tolkien et aux mondes, aux langages, aux tribus qu’il a créés de toutes pièces ! J’adore des auteurs comme Herbert, Huxley, Wells, où sous prétexte de romans on lit en fait des réflexions sur l’écologie, la politique, la philosophie. C’est fascinant d’inventer d’autres mondes, de les faire irréels et cohérents, c’est difficile aussi. Ce que l’humanité a fait sur des millénaires, ces auteurs l’ont fait en quelques décennies.

Lestes Dreas cite ces auteurs, ou peut-être devrait-on dire ces récits, comme influences avant de parler des artistes qui lui ont ouvert la voie – autant Gustave Doré, Jérôme Bosch et Albrecht Dürer que Moebius, Hugo Pratt, Tardi et Loisel, sans oublier H.R. Giger. C’est sans doute parce que sur ses pages en noir et blanc, la narration prédomine, et dans les frondaisons épaisses qu’elle dessine, les récits – fables, légendes ou contes terrifiants – bruissent.

Saal Edgir (copie)

Saal Edgir (détail), © Lestes Dreas

Métamorphoses du regard

Je pars souvent d’un motif, d’un détail – par exemple, pour Korfeï Tohor, des grenouilles, que j’avais très envie de dessiner. Ensuite, l’idée fait son chemin dans ma tête, l’histoire se construit petit à petit, mais il faut faire attention à ne pas trop en dire…

Lestes Dreas utilise un stylo noir qui pourrait tout à fait être celui de l’écrivain. Les points remplacent les lettres. En 2016, elle a sorti un livre où ses dessins étaient accompagnés de courts poèmes de Philippe Carry, From Beyond. Les mots, qui semblaient sortis du fond des âges, ne racontaient pas une autre histoire que les lignes. Ils ressemblaient à des formules magiques destinées à invoquer les créatures couchées sur papier…

Les points disent toutes les légendes : celles de l’émergence de notre monde, de celles des mondes éternels de l’imagination, la leur propre enfin, patiente et composée au rythme lent de la nature.

La nature est une source d’inspiration qui n’a pas de fin. Tu peux créer une histoire autour de chaque infime détail. J’observe la nature, je feuillette des livres d’anatomie, des bestiaires, et les histoires en émergent. Mes lectures ressurgissent à ce moment-là. Le processus est souvent inconscient, par association d’idées ; et le mystère de la création fait son œuvre. Tout ce que j’ai accumulé ressort, consciemment ou non. Parfois je me rends compte de la signification des symboles que j’ai utilisés après coup seulement, parfois je travaille de manière plus délibérée. Ça peut être un petit bijou qui représente en fait les triangles alchimiques qui représentent les éléments. Le gros œil de Meneïrath, c’est le principe de l’oracle, de la divination, pratique bien connue qui existe depuis très longtemps.. Je ne sais pas si le public lit ces symboles ou pas ; je ne veux pas imposer mon interprétation comme définitive, au contaire. Le spectateur s’approprie l’œuvre avec ses propres références et créé lui aussi son propre monde avec ce qu’on propose. C’est intéressant de savoir ce qu’il se passe dans la tête de l’artiste, mais aussi il faut s’intéresser à ce qu’il se passe dans sa propre tête…

L’histoire de l’art, c’est une multitude de genèses infimes, chacune portant en son sein la sienne propre mais aussi la constellation infinie des interprétations, de tous les regards qui seront amenés à se poser sur elle. En voilà une :

Je fais à l’avance, au crayon de papier, la construction du dessin et le placement des éléments pour veiller à l’équilibre général, puis j’attaque à l’encre, et là, je n’ai aucune idée de ce à quoi ça ressemblera à la fin. J’écoute de la musique, et ce que j’écoute influence complètement ce que je fais. Souvent, ce sont des choses assez abstraites et calmes, sans paroles surtout. Du jazz par exemple, mais j’aime aussi le classique, ou encore des groupes comme Magma. Chaque musique t’emmène dans une ambiance, une atmosphère particulière, et là, mon esprit peut se mettre à divaguer. Je me libère de la « réalité », je suis complètement concentrée sur mes petits points, comme dans une sorte de transe. Comme je regarde ça à la loupe, je perds la notion du temps et de l’espace. Quand je relève le nez, je me rends compte que j’y ai passé des heures pour en fait n’avoir dessiné qu’un détail… J’ai toujours été attirée par les états modifiés de conscience. Lorsque je crée, mes obsessions sont dirigées vers un univers où je me sens enfin à mon aise.

L’œil de l’artiste fragmente en nuée de points, puis reconstitue. L’œil de l’observateur croit d’abord comprendre ce dont il retourne en un battement de cils, puis, devenu microscope, voit le vivant, figé par l’artiste, remuant par quelque illusion d’optique, frémir à l’infini.

Meneïrath (détail), © Leste Dreas

Les yeux clos

Dans les dessins de Lestes Dreas, la frontière (illusoire !) entre création humaine et nature a disparu pour de bon. À sa place s’épanouissent nos aimées forêts de symboles… La nature n’est pas seulement la muse, elle est le maître, la loi.

On dirait que les seules croyances qui perdurent durant des millénaires ce sont celles de la magie, qui ont toujours un lien avec la nature. Les mystiques ont des épiphanies ; moi j’ai eu la mienne grâce à la nature, au vivant, leur beauté et leurs mystères. Ce que nous en disent les sciences, c’est un terrain d’exploration vaste et stimulant. La création, la vie qui s’étale devant nous à profusion, complexe et magnifique, voilà ce qui me fascine…

Par les mondes du rêve, de la nuit, du noir des yeux clos, c’est le monde matériel qui nous est rendu, dans son essence même, à hauteur de cellule. Tout comme la vie dans son acception la plus intense, la plus vibrante, nous est rendue par les vies imaginaires tracées par les artistes, dont l’œil aiguisé soulève les œillères de l’aliénation, du travail, du quotidien.

Je n’aime pas ce monde. Il m’a toujours fait violence. Je ne m’y sens pas à l’aise, un peu comme en apnée, alors j’ai créé mon univers, ma vie intérieure, mon refuge. Trouver la clé des champs, éprouver une autre réalité…

Point par point, Lestes Dreas retranscrit la pulsation de la vie, quelque part hors du temps. Le noir qui tranche sur le blanc est universel, il traverse les époques et les frontières. Divinités du passé ou créatures du futur ? Naissance du monde ou délitement des formes, mort déjà à l’œuvre ? Aube ou crépuscule ? Impossible de savoir vraiment. C’est sans doute cela qu’on appelle l’éternité.

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