La muse malade

« – Ah ! Si nous parlons hystérique nous n’avons pas fini de rire.
– Ou de pleurer ; car elles sont plutôt fatales à leur entourage,
ces Notre-Dame du Bromure et du Valérianate. »
Jean Lorrain

Caroline Louise Victoire Courrière est devenue Berthe de Courrière à 20 ans, lorsqu’elle a quitté ses contrées lilloises pour se réinventer grande dame à Paris. Grande, Berthe l’était en effet, et ses proportions stupéfiantes ajoutaient à son charme : maîtresse de plusieurs ministres de la Troisième République, elle comptait aussi parmi ses amants le général Boulanger, l’une de ces figures hautes en couleur de la vie politique de l’époque (1). Le sculpteur Auguste Clésinger en a fait sa modèle favorite, sa muse et accessoirement sa légataire universelle : à sa mort, elle a hérité d’une petite fortune. Elle avait alors 31 ans, et sa carrière d’égérie ne faisait que commencer.

Quelques années plus tard, elle rencontre l’écrivain Remy de Gourmont, à qui l’on doit notamment de merveilleuses proses moroses et de fantastiques oraisons mauvaises, et devient sa muse, sa maîtresse, sa logeuse, son aide-soignante, bref, une sorte d’assistante personnelle et d’impresario avant l’heure. Remy de Gourmont lui a adressé ses Lettres à Sixtine, et elle lui a inspiré la Sixtine du roman éponyme, ainsi que Le fantôme. Elle lui restera fidèle jusqu’à sa mort et malgré sa maladie (Gourmont est atteint d’un lupus facial qui, en plus d’être extrêmement douloureux, va le défigurer) ; elle ne lui survivra d’ailleurs que quelques mois. Ils sont enterrés ensemble au Père Lachaise – où vous pouvez donc déposer bougies et mots doux en hommage à cette passion 1900 comme on les aime – dans le caveau de Clésinger, ce qui a dû pour le moins faire jaser.

Huyhuy

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Là-bas IV

Glaciation

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Sortir ce blog de l’engourdissement des longs mois de l’hiver et d’un printemps spécialement escarpé n’est pas une mince affaire. Revenir sur cette hibernation prolongée sous le soleil de plomb de juillet, est-ce bien raisonnable ? C’est qu’on en a accumulé des éclats de lumière ou d’obscurité pendant ces journées de plus en plus longues… Autant s’y atteler avant de s’abandonner – à nouveau – à la torpeur de l’été.

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Les soupirs de la Sainte et les cris de la fée

« Que fera-t-il, ce soleil éternel, du firmament et de ses deux bougies renversées ? »

L’interview, qui à première vue n’est qu’une sorte de conversation totalement bénigne, est en fait un exercice un peu étrange, destiné à faire surgir des propos sinon vrais, au moins sincères, d’une situation qui ne l’est pas du tout – au contraire, elle est artificielle voire un peu malhonnête puisque l’un des deux protagonistes s’y retrouve à devoir faire des confidences à un parfait inconnu qui, cerise sur le gâteau, en sait censément beaucoup plus long sur lui que l’inverse. Grâce à d’improbables alignements de sphères célestes ou de hasards, nous nous sommes plus d’une fois retrouvées dans le rôle de celles qui posent des questions, nous épargnant l’angoisse d’avoir à trouver des réponses. Reste la position inconfortable, voisine de tant de circonstances plus ou moins anxiogènes (interrogatoire, confession, psychanalyse, Inquisition) qu’elle recoupe parfois, et la tâche ardue de devoir accomplir ce petit miracle : faire émerger le vrai du faux.

Les écueils sont nombreux ; les contraintes de temps, par exemple. Ou l’admiration. Interviewer Jarboe, demi-déesse de son état, en vingt minutes et éviter le désastre s’annonçait donc compliqué, pensions-nous en marchant à ses côtés dans une rue agitée un soir d’avril, abasourdies que personne ne se retourne sur cette créature céleste, lumineuse, frêle et drapée de blanc. Multi-instrumentiste dotée d’une voix unique et du talent rare qui consiste à savoir faire briller les autres, Jarboe créé depuis une trentaine d’années des chansons comme des cathédrales, des cryptes, des boudoirs cauchemardesques ou des autels ouatés. D’abord avec Michael Gira dans Swans et Skin, puis seule, ou avec Neurosis, Attila Csihar, A Perfect Circle, Phil Anselmo, Cobalt, Justin K. Broadrick, In Solitude, tant d’autres.

Au moment de cette interview, elle jouait avec les Italiens de Father Murphy des sortes de messes intenses et réservées. Notre prédilection personnelle va à Sacrificial Cake, album ténébreux et utérin qu’on a toujours vu – entendu – comme le pendant féminin du fameux How To Destroy Angels de Coil (sous-titré « musique rituelle pour l’accumulation d’énergie sexuelle masculine », pour ceux qui n’auraient pas suivi).

Pas le temps de parler d’accumulation d’énergie sexuelle féminine en vingt minutes, certes, mais ce court temps imparti lui a suffit pour dessiner une sorte d’éthique radicale de l’artiste à rebours de la star ou de l’objet de culte, un véritable éloge de la sensibilité, de l’obstination discrète et de l’effacement. La meilleure manière de faire émerger l’art de ses laborieuses circonstances de fabrication, de faire émerger le vrai du faux, donc, tient peut-être finalement en trois mots : se faire oublier…

Erica George Dines

©Erica George Dines

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Montée de sève

« Est-ce pas adorable ?… répétait-il, en la contemplant… C’est tout petit, tout fragile… et c’est toute la nature, pourtant… toute la beauté et toute la force de la nature… Cela renferme le monde… Organisme chétif et impitoyable et qui va jusqu’au bout de son désir !… Ah ! les fleurs ne font pas de sentiment, milady… Elles font l’amour… rien que l’amour… Et elles le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elles satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?… Mais regardez donc ! La fleur n’est qu’un sexe, milady… Y a-t-il rien de plus sain, de plus fort, de plus beau qu’un sexe ?… Ces pétales merveilleux… ces soies, ces velours… ces douces, souples et caressantes étoffes… ce sont les rideaux de l’alcôve… les draperies de la chambre nuptiale… le lit parfumé où les sexes se joignent… où ils passent leur vie éphémère et immortelle à se pâmer d’amour. Quel exemple admirable pour nous ! […] Voyez, milady !… Un… deux… cinq… dix… vingt… Voyez comme elles sont frémissantes !… Voyez !… Ils se mettent, quelquefois, à vingt mâles pour le spasme d’une seule femelle !… Hé !… hé !… hé !… Quelquefois, c’est le contraire ! […] Et quand elles sont gorgées d’amour, voilà que les rideaux du lit se déchirent… que se dissolvent et tombent les draperies de la chambre… Et les fleurs meurent… parce qu’elles savent bien qu’elles n’ont plus rien à faire… Elles meurent, pour renaître plus tard, et encore, à l’amour!… »

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Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, 1899 | Bertrand Mandico, Les garçons sauvages, 2018

Champ de l’Asphodèle

epitaphe numéro 351, c.p née le 15 juillet 1987 à chenôve, côte-d_or. 30x30cm, lmg, 2015

Epitaphe numéro 351, C.P née le 15 juillet 1987 à Chenôve, Côte-d’Or. 30x30cm, LMG, 2015

Il y a huit ans, LMG, névroplasticienne de son état, entamait un projet de longue haleine intitulé les Épitaphes : 365 récits de morts futures métamorphosés en dessins au graphite et à la mine de plomb. Elle a reçu 365 lettres, 365 départs exemplaires, rêvés, redoutés ou fantasmés, qui reposent désormais dans un petit cercueil destiné à être incinéré, aujourd’hui – un an et un jour après la fin du projet – peut-être, et à réduire à la poussière les épanchements qu’il a recueillis. Ne restent que ces épitaphes, des mots transformés en images. Le carbone plutôt que les cendres.

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Physionomie du soleil II

« La mer brillante reflétait la demi-lune fine comme une lame. Nica ramait. Le soleil était très proche, nous le rejoindrions bientôt. Brusquement elle s’arrêta de ramer et debout dans la barque, sans parler, le bras tendu, elle nous indiqua à l’horizon la grande tête de Saint Jean Décapité. “Il se noie !” En effet la tête rougie de sang, avec les longs cheveux ensanglantés déjà tirés par l’eau, était sur le point de tomber, coupée : la lune la lui avait coupée. Ce fut un prodige extraordinaire. Nica nous avait emmenées si près que nous pûmes bien voir. “C’est un prodige qui arrive tous les cent, deux cents ans”, et nous y avions assisté. »

win-moro1 (copie)séparationGoliarda Sapienza, Lettre ouverte, 1967 | Gustave Moreau, L’Apparition, 1896 | Inselberg, Cantique de Saint Jean Baptiste, 2016

Là-bas III

Feuilles mortes

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Alors qu’on a arrêté de compter les journées blanches qui se succèdent et se ressemblent – la nuit laisse place à la brume, la brume pèse toute la journée, plombée par les tourbières et l’air froid du nord – et qu’on s’y fond, bien installées dans l’hiver, on se souvient des feux de l’automne comme d’une vie antérieure. Nous voudrions vivre dans un éternel octobre, parmi les dorures baroques et le velours rouge des feuilles qui tombent, les premières morsures du froid au matin, les odeurs tendres des champignons, de la décomposition de l’humus mouillé et des feux de cheminée, cuivrées aux feux de ces longs crépuscules qui commencent dès midi. Une agonie flamboyante, qu’on voudrait sans fin. Mourir éternellement, vivre éternellement.

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Ultra silvam

« Vite, je veux encore entrer dans la forêt de sapins, puis briser là, modestement. Quelle tendre quiétude nous envahit à l’approche de la lisière d’un bois. À peine as-tu posé le pied dans la salle du temple, dans l’espace solennel du sanctuaire, que tu te vois accueilli par un gracieux silence. Le sol craquette, l’air est plein de chuchotements. C’est à peine si j’ose m’avancer dans la nef verte, craignant de troubler tout ce recueillement, tout ce bien et toute cette beauté. Je retiens mon souffle pour écouter attentivement la voix aimée du compagnon si intègre et si débonnaire. Les sapins sont comme des rois. Ils posent sur moi des regards interrogateurs. Toute pensée est suspendue, toute sensation cesse soudainement et pourtant, chaque pas semble être une pensée, chaque souffle, une émotion. Surgissant de leur retraite, la naissance et la mort, le berceau et le tombeau surgissent juste devant moi. Un frémissement se fait entendre au-dessus de ma tête, et je me représente que la vie et la mort, le commencement et le finir reposent ensemble, amis. À côté du vieillard, il y a l’enfant. Fleurir et faner s’étreignent. L’origine embrasse la continuation. Le commencement et la fin se donnent la main en souriant. Paraître et disparaître ne sont plus qu’un. Dans la forêt tout est compréhensible. Ah, vivre éternellement, mourir éternellement. »

foretdegouvedenuncques

séparation

Robert Walser, Étude d’après nature, 1902 ? | William Degouve de Nuncques, La Forêt, 1896 | Tribulation, Formulas of Death, 2014.

 

Lumière de lune et de chimie

Traversée de la nuit

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21 décembre, la plus longue des nuits. Cette année, elle resplendit d’une glorieuse pleine lune – nuit de lumière et d’insomnie. Je suis du genre à me plaindre d’être fatiguée en permanence, mais j’ai l’impression qu’entre les deux équinoxes, mes problèmes de sommeil se multiplient. La nuit empiète sur le jour. Comme chaque année, le même crépuscule se produit en moi, et peu à peu, je suis toute à la nuit. Le jour, je ne voudrais que lire et rêver – activités nocturnes par excellence –, me prélasser dans les rayons dorés de l’automne et les trompettes éclatantes de la mort. La nuit, je ne dors jamais assez. Je n’arrive pas à me tirer du lit le matin. Je m’y vautre avec des voluptés étranges. Je me saoule de sommeil, mais je ne suis jamais satisfaite, à croire que moi aussi, je demande trop du coucher de soleil. Marina Benjamin (1) suggère via Lacan que les insomniaques sont les seules personnes à éprouver un tel amour pour le sommeil. Celui qui dort du sommeil du juste ne se rend pas compte de son bonheur – voire, ô horreur, le considère comme une perte de temps (2). Non, n’aime autant que celui ou celle qui voit son objet d’amour lui glisser en permanence entre les doigts. Moi, par exemple.

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La vie ne suffit pas

Discussion avec A.K.

« Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique,
nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin,
et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être que d’être. »
L'éloge de la fuite, Henri Laborit

Le black metal a atteint l’âge adulte. Ce n’était pas couru d’avance – on aurait plus volontiers envisagé une explosion volcanique, une auto-combustion, un coup d’épée dans l’eau, voire un pétard mouillé. Il est tentant de voir dans cette expression plus ou moins bien dégrossie de pulsions (hurlements, trépidations, incendies, assassinats) une force naturelle, celle d’une vague qui accumule de l’énergie puis déferle. Mais peut-être que c’est plutôt un grand corps d’âge mûr, écorché, traversé de secousses, qui s’est un peu embourgeoisé, comme tout le monde passé vingt-cinq ans, mais qui gémit toujours de douleur. Le délitement guette – en sous-genres infinis ou sous l’effet du doux poison de la mode –, les raideurs de l’âge aussi. Mais somme toute, on maintient la structure.

Nous imaginons que quelqu’un doit bien être en train de comparer la trajectoire du jazz, du rock, du black metal et d’autres, cette même ligne tendue d’une pulsion primitive et dionysiaque vers une intellectualité paradoxale et parfois glaçante (free jazz, math rock, black metal orthodoxe). Effet inexorable du temps ? Âge de raison ? Force est de constater que pour ce qui nous intéresse – le black metal, donc – le cri inarticulé fait plutôt bon ménage avec la réflexion, le pathos avec le logos. La réflexion ne discipline pas nécessairement le cri, on suppose plutôt une reconnaissance mutuelle, une sorte d’anamnèse où le black metal prend conscience de son fond au choix romantique, tragique, bataillen… Au-delà du Nietzsche plus ou moins bien digéré de ses débuts, il se penche désormais vers Socrate, Bataille donc, et puis Laborit, Cioran, Deleuze et d’autres (1) – ce sont de ces derniers que, sous le prétexte d’une interview pour Radio Metal, nous avons discuté extensivement avec A.K. lors une froide soirée d’octobre, dans une zone industrielle obscure de la banlieue lyonnaise, il y a de cela quelques années.

A.K. joue dans de nombreux groupes, mais c’est son projet solo Decline of the I qui a spécialement piqué notre curiosité : black metal troublé, tortueux ; forme impure où il y a du collage et des emprunts ; voix familières, Maurice Ronet, Pascal Quignard et Françoise Hardy ; Diapsiquir comme jumeau démoniaque. Il prend la forme d’une trilogie, complétée après l’interview, qu’il faut bien se résoudre à qualifier de l’élusif « post-moderne ». Âge de raison : le black metal est désormais capable de parler de lui-même, c’est-à-dire des chants de la mort et de la vie.

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