Syzygie

Parfois, il est difficile d’ignorer l’alignement des planètes. J’aime les synchronicités parce que j’aime interpréter, j’aime les fils narratifs, j’aime le sens qui émerge du chaos comme j’aime le chaos qui émerge du sens. Est-ce que le souffle qui conduit les êtres est aussi dans les sphères ? Je ne crois pas vraiment que l’univers me parle, je ne crois en aucune instance qui tire les ficelles, je sais que l’intentionnalité que j’y trouve est la mienne seule : c’est justement là tout l’intérêt de la chose. Chaque synchronicité perçue est une poignée de signaux qu’on a choisi de remarquer plutôt que d’autres parmi les milliers dont nous sommes bombardés en permanence ; chaque synchronicité est donc la manifestation d’un désir, avoué ou non.

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La Mort Propagande


Quand je m’attelle à cette troisième édition de La Mort Propagande (en mars 2024, gloups), j’attends avec impatience la sortie de nouveaux albums de Darkthrone, d’Einstürzende Neubauten et même – retour miraculeux que plus personne n’attendait – de Mütiilation. Un alignement des planètes assez exceptionnel pour que même une adepte de la vie dans le passé dans mon genre tique et en vienne à se poser l’épineuse question de Dale Cooper à la fin de Twin Peaks : « What year is this ? » On est en quelle année, là, exactement ?

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Drawing Down The Moon

« Il parlait tant du fait que la lune était plus grande et plus proche et plus puissante au Pérou que je finis par lui confesser que lorsque j’avais seize ans, je prenais des bains de lune car je pensais qu’ils influenceraient ma destinée, me vaudraient une vie plus mystérieuse, une vie nocturne. J’avais entendu dire que les effets de la lune étaient dangereux. Cela me tentait. À Richmond Hill, dans ma chambre, je m’allongeais nue où la lumière de la lune tombait de ma fenêtre ouverte, en été, m’y baignant et rêvant du genre de vie fantastique cela me créerait.
Je ne pensais pas à l’époque que la lune et la mer étaient des symboles de l’inconscient, et que ce serait le royaume qui m’attirerait, que j’aurais envie d’explorer, d’habiter, d’écrire. »

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Pendant l’Antiquité, la spécialité des sorcières de Thessalie était, dit-on, de faire descendre la Lune, de la faire se rapprocher de la Terre pour y puiser pouvoir et influence, faire venir la pluie, changer l’argent en or, ou encore à des fins de magie érotique. Les lunes que font descendre les non-pareilles âmes d’Atala sont quant à elles plurielles et décadentes ; elles forment une cosmogonie au centre de laquelle trône le sélénite plus encore que solaire Jean de Palacio. Galerie de portraits, constellation de citations, auteurs et références fin-de-siècle, ode au crépusculaire et aux aubes nouvelles : je n’ai jamais rien lu de semblable et je retournerai souvent y puiser. Une pleine lune éclatante commence justement à décliner : c’est le moment rêvé pour se ruer dessus tant qu’il en est encore temps !

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The Diary of Anaïs Nin Volume 2 1934-1939 (traduction maison) | Melancholia, Lars von Trier, 2011 (oui, je sais, ce n’est pas le même astre, mais le principe reste à peu près le même) | Drawing Down the Moon, Beherit, 1993 (ne me parlez pas de Wicca : les meilleures sorcières thessaliennes du vingtième siècle se trouvaient en Finlande, c’est ainsi)(au passage, car je ne peux pas résister, en voilà une reprise toute aussi finlandaise, toute aussi lunaire, toute aussi enchantée par Reverend Bizarre)

Hochrot II

« Aimes-tu l’obscur
Les nuits couvertes de rosée
Redoutes-tu le matin
Fixes-tu le rouge du soir
Soupires-tu lors du repas
Pousses-tu le gobelet
Loin des lèvres
N’aimes-tu pas le plaisir de la chasse
N’es-tu pas attiré par la gloire
Le tumulte de la bataille
Les fleurs fanent-elles
Plus rapidement sur ta poitrine
Qu’elles ne faneraient autrement
Le sang afflue-t-il en toi
Palpitant jusqu’au cœur »

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Traduction faite maison du poème « Liebst du das Dunkel… » écrit par Karoline von Günderode en 1805, découvert dans le recueil Rouge vif. Pour un portrait crépusculaire de cette poétesse (et de son non moins romanesque et suicidaire collègue Heinrich von Kleist), je recommande le très beau Aucun lieu. Nulle part de Christa Wolfe | Éclipse de soleil trouvée dans Les étoiles – essai d’astronomie sidérale, Angelo Secchi, 1895 | Serenade in Red, Oxbow, 1996. J’ai eu la chance de voir le groupe en live il y a peu ; il mérite décidément tous les hommages du monde.

Herbes du diable II

Conversation avec Dylan Carlson
et Adrienne Davis

Autour du solstice d’été 2022, Earth a joué à Bruxelles, dans une salle située au milieu d’un ancien jardin botanique. Les aconits y étaient en fleur, somptueux et menaçants, bleus comme des hématomes : de quoi en faire l’écrin parfait pour le dernier album en date du duo, Full Upon Her Burning Lips, ses riffs en volutes et ses plantes de sorcières. Quelques jours plus tard, c’est dans un parc luxuriant à Anvers que Dylan Carlson, le fondateur et guitariste du groupe, a fait un concert solo, parmi les sculptures et la végétation du musée Middelheim. Nous nous étions mis d’accord pour y faire une interview.

Earth n’a pas besoin de présentation : des premières pierres angulaires du drone metal à la résurrection du groupe au tournant de l’an 2000 en passant par les tribulations de Carlson pendant les années 1990, son impact sur la musique contemporaine en général et le metal en particulier s’est au fil du temps révélé aussi profond que vrombissant. Ce statut de groupe culte n’a cependant pas détourné Carlson de sa voie : il est toujours resté fidèle au minimalisme, à la lenteur, et bien évidemment, au riff. Entre son rythme de plaque tectonique, son nom chthonien (chipé à Black Sabbath, qui ne l’est évidemment pas moins), ses albums envoûtants plein de pentacles, de sortilèges et d’invocations et ses superbes pochettes forestières, il y avait évidemment matière à discuter.

La batteuse Adrienne Davies s’est jointe à la conversation – car oui, ils ont aussi joué des morceaux de Earth ce soir-là, et entendre « Descending Belladonna » en tout petit comité, sous des frondaisons effleurées par la brise du soir et un soleil déclinant est une expérience que je ne suis pas près d’oublier – et nous avons parlé de l’histoire du groupe et de ses derniers développements. Généreux et complices, capables tant de terminer les phrases l’un de l’autre que de se contredire, les deux musiciens incarnent à la perfection le flux musical singulier qu’ils invoquent, décrivent, et qui coule comme de la sève dans toutes leurs créations…

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La Mort Propagande

Danse Macabre - Fève D

Cet été, alors que, sous la douche, je méditais sur la pertinence d’écrire sur la musique à l’époque de Spotify et de tout le reste, je me suis dit que j’allais créer une newsletter : le nom, le concept, l’esthétique me sont venus d’un coup ; il ne me restait plus qu’à écrire (problème épineux et récurrent). Depuis, j’ai bien réfléchi à tous mes projets entamés et tombés à l’eau, j’ai reçu une facture de WordPress pour un blog mis à jour exactement 0 fois cette année et la précédente, et je me suis surprise à lire avec passion et via googletranslate un post de 2012 sur Autobiography of Red d’Anne Carson trouvé sur un blog suédois alors que je cherchais à écouter – en vain – une vieille cassette de Vissovasso (j’y reviendrai). A-t-on vraiment fait mieux que les bons vieux blogs ? Est-ce que ce n’est pas ce qui ressemble le plus à un fanzine (mètre-étalon du discours sur la musique qui m’intéresse) ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux faire avec ce qu’on a, en dépit des mises à jour épouvantables de WordPress ?

Ça doit faire une dizaine d’années que j’écris (ici et ailleurs) sur la musique mais j’ai l’impression qu’il y a une distance de plus en plus grande entre ce que je fais et mon propre rapport à ce que j’écoute. C’est moins une question de fond qu’une question de rythme. Suivre celui, particulièrement étourdissant, des sorties ne m’intéresse pas. Je passe des semaines entières à ne rien écouter qui soit sorti après mon année de naissance, ou coincée dans les années 1990, ou complètement absorbée par un sous-genre ou une micro-scène obscurs. Je ne compte plus les albums que je découvre quelques années après leur sortie, parfois trop tard, et il me faut du temps pour apprécier un disque que j’aime à sa juste valeur. Je découvre de nouvelles choses par hasard, en empruntant des chemins de traverse. Il y a trop de musique : plus que jamais, le rôle de ceux qui écrivent sur elle est de faire le tri et rendre hommage au hasard qui nous fait tomber sur le bon disque au bon moment. Lui donner un coup de pouce, idéalement.

Comme son nom l’indique, La Mort Propagande sert à prêcher la bonne parole. Au programme : des albums qui ont retenu mon attention durablement. Quatre pour se protéger de la surabondance, deux de black metal, un sorti récemment. Pour le reste : joker, je m’en remets aux associations d’idées et aux caprices du moment.

1. « SOME THINGS JUST TANGLE THE MORE YOU PULL »

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Métamorphoses

Discussion avec Jonathan Hultén

(et quelques mots d’Adam Zaars pour faire bonne mesure)
« J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. » 
Métamorphoses, Ovide

Jonathan Hulten

© Kscope/Soile Siirtola

Parmi les apocalypses d’ampleur, de forme et de texture variées que 2020 vient de nous infliger (ou de nous offrir, selon votre humeur), en voici une minime, toute individuelle, dont les lointains remous sont venus nous titiller les doigts : Jonathan Hultén a quitté Tribulation. Le pourquoi du comment ne nous regarde pas, quand bien même il semble que cela se soit produit pour les meilleures raisons qui soient (intégrité, intuition, créativité), et on peut certes se tordre les mains en pensant aux embûches musicales que vont rencontrer les uns et les autres, mais on peut aussi en profiter pour rendre hommage à un artiste qui se délecte de l’impermanence, un talent particulièrement précieux au vu des circonstances, qu’elles soient personnelles, cosmiques ou collectives.

J’ai vu Tribulation en live à trois ou quatre reprises ; après chacun de ces concerts, il s’est trouvé un parfait inconnu pour venir me demander si – stupéfaction ! – il y avait des filles dans le groupe. Pourquoi m’ont-ils jugée particulièrement compétente pour répondre à cette question ? C’est un mystère que je ne vais pas chercher à éluder aujourd’hui – ni demain, d’ailleurs. Mais si les capacités d’observation et d’audition les plus rudimentaires permettent de répondre que non, il est vrai que Tribulation ne ressemble pas tout à fait à ce à quoi on pourrait s’attendre, ce qui mérite évidemment un peu d’attention.

Car c’est malgré tout par un vagin denté (1), mais oui, que je suis rentrée, comme sans doute pas mal de monde d’ailleurs, dans la discographie du groupe, accompagnée du bourdonnement d’un tampura, cette espèce de sitar qui est appelé ailleurs pandore (coincidence fructueuse, comme on va le voir abondamment ci-dessous). L’album en question, The Formulas of Death, était un bol d’air frais, une réinterprétation singulière des formules du death (metal, ha ! ha !) à grands renforts de circonvolutions presque progressives, de folklore suédois, et d’esthétique fin-de-siècle. Pas sûre que le groupe ait fait mieux depuis : en plus de son charme capiteux (féminin, morbido-mystique et anachronique à la Rêve d’Ossian), les défauts de l’album – ses longueurs, ses indécisions – sont ses plus grandes qualités. C’est un peu comme se perdre dans la forêt ; la création de jeunes musiciens qui cherchent leur formule, semblent la trouver à plusieurs reprises et l’égarent à chaque fois dans les frondaisons touffues de leurs chansons.

Ont suivi deux – bientôt trois – autres albums où les Suédois l’ont trouvée, leur fameuse formule, ce qui a de quoi chagriner, mais il ne faudrait pas bouder son plaisir non plus : la rencontre – pas si improbable qu’on pourrait le croire – entre ce rock gothique joué par des death metalleux et un ésotérisme, des thématiques, et une imagerie décadente très 1900 a toujours de quoi réjouir.

Ces quelques dernières années, j’ai eu l’occasion de discuter à plusieurs reprises avec les deux guitaristes et compositeurs du groupe, Adam Zaars et, plus longuement, Jonathan Hultén. Il se trouve que parallèlement à Tribulation, Hultén écrit des chansons folk elles aussi vaguement anachroniques et résolument réjouissantes, mélancoliques et lumineuses : c’est de ça qu’il va être question dans ce qui suit. D’écarts et de contradictions qui en réalité n’en sont pas, de changements et de métamorphoses, d’altérité, de dualité et de fusion des contraires, de vie et de mort, rien que ça.

Depuis, après un EP au titre mystique à souhait, The Dark Night of the Soul, Hultén a sorti un album solo, Chants from Another Place, et d’ici quelques semaines, on pourra entendre Where the Gloom Becomes Sound, le nouveau disque de Tribulation. Principalement composé par le guitariste, ce sont donc ses adieux au groupe – une petite mort pour d’infinies renaissances. Bref, il était temps de braver les épouvantables mises à jour de WordPress, et d’enfin exhumer ces conversations.

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Là-bas IV

Glaciation

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Sortir ce blog de l’engourdissement des longs mois de l’hiver et d’un printemps spécialement escarpé n’est pas une mince affaire. Revenir sur cette hibernation prolongée sous le soleil de plomb de juillet, est-ce bien raisonnable ? C’est qu’on en a accumulé des éclats de lumière ou d’obscurité pendant ces journées de plus en plus longues… Autant s’y atteler avant de s’abandonner – à nouveau – à la torpeur de l’été.

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Les soupirs de la Sainte et les cris de la fée

« Que fera-t-il, ce soleil éternel, du firmament et de ses deux bougies renversées ? »

L’interview, qui à première vue n’est qu’une sorte de conversation totalement bénigne, est en fait un exercice un peu étrange, destiné à faire surgir des propos sinon vrais, au moins sincères, d’une situation qui ne l’est pas du tout – au contraire, elle est artificielle voire un peu malhonnête puisque l’un des deux protagonistes s’y retrouve à devoir faire des confidences à un parfait inconnu qui, cerise sur le gâteau, en sait censément beaucoup plus long sur lui que l’inverse. Grâce à d’improbables alignements de sphères célestes ou de hasards, nous nous sommes plus d’une fois retrouvées dans le rôle de celles qui posent des questions, nous épargnant l’angoisse d’avoir à trouver des réponses. Reste la position inconfortable, voisine de tant de circonstances plus ou moins anxiogènes (interrogatoire, confession, psychanalyse, Inquisition) qu’elle recoupe parfois, et la tâche ardue de devoir accomplir ce petit miracle : faire émerger le vrai du faux.

Les écueils sont nombreux ; les contraintes de temps, par exemple. Ou l’admiration. Interviewer Jarboe, demi-déesse de son état, en vingt minutes et éviter le désastre s’annonçait donc compliqué, pensions-nous en marchant à ses côtés dans une rue agitée un soir d’avril, abasourdies que personne ne se retourne sur cette créature céleste, lumineuse, frêle et drapée de blanc. Multi-instrumentiste dotée d’une voix unique et du talent rare qui consiste à savoir faire briller les autres, Jarboe créé depuis une trentaine d’années des chansons comme des cathédrales, des cryptes, des boudoirs cauchemardesques ou des autels ouatés. D’abord avec Michael Gira dans Swans et Skin, puis seule, ou avec Neurosis, Attila Csihar, A Perfect Circle, Phil Anselmo, Cobalt, Justin K. Broadrick, In Solitude, tant d’autres.

Au moment de cette interview, elle jouait avec les Italiens de Father Murphy des sortes de messes intenses et réservées. Notre prédilection personnelle va à Sacrificial Cake, album ténébreux et utérin qu’on a toujours vu – entendu – comme le pendant féminin du fameux How To Destroy Angels de Coil (sous-titré « musique rituelle pour l’accumulation d’énergie sexuelle masculine », pour ceux qui n’auraient pas suivi).

Pas le temps de parler d’accumulation d’énergie sexuelle féminine en vingt minutes, certes, mais ce court temps imparti lui a suffit pour dessiner une sorte d’éthique radicale de l’artiste à rebours de la star ou de l’objet de culte, un véritable éloge de la sensibilité, de l’obstination discrète et de l’effacement. La meilleure manière de faire émerger l’art de ses laborieuses circonstances de fabrication, de faire émerger le vrai du faux, donc, tient peut-être finalement en trois mots : se faire oublier…

Erica George Dines

©Erica George Dines

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