Lumière de lune et de chimie

Traversée de la nuit

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21 décembre, la plus longue des nuits. Cette année, elle resplendit d’une glorieuse pleine lune – nuit de lumière et d’insomnie. Je suis du genre à me plaindre d’être fatiguée en permanence, mais j’ai l’impression qu’entre les deux équinoxes, mes problèmes de sommeils se multiplient. La nuit empiète sur le jour. Comme chaque année, le même crépuscule se produit en moi, et peu à peu, je suis toute à la nuit. Le jour, je ne voudrais que lire et rêver – activités nocturnes par excellence –, me prélasser dans les rayons dorés de l’automne et les trompettes éclatantes de la mort. La nuit, je ne dors jamais assez. Je n’arrive pas à me tirer du lit le matin. Je m’y vautre avec des voluptés étranges. Je me saoule de sommeil, mais je ne suis jamais satisfaite, à croire que moi aussi, je demande trop du coucher de soleil. Marina Benjamin (1) suggère via Lacan que les insomniaques sont les seules personnes à éprouver un tel amour pour le sommeil. Celui qui dort du sommeil du juste ne se rend pas compte de son bonheur – voire, ô horreur, le considère comme une perte de temps (2). Non, n’aime autant que celui ou celle qui voit son objet d’amour lui glisser en permanence entre les doigts. Moi, par exemple.

Le dormeur heureux n’est pas le seul que je jalouse : à quatre heures du matin, les yeux rivés au plafond, le sort de bien mes camarades de souffrance – d’insomniaques, quoi – me semble terriblement enviable. Celui de ceux qui ont l’insomnie fertile, qui se lèvent, vaquent à leurs occupations, profitent de la tranquillité de la nuit, de ses beautés impénétrables, autant de trésors auxquels n’a pas accès le bon dormeur, pendant que je reste clouée au lit, écrasée par la fatigue et l’angoisse. Quand je pense que même Cioran, qui a dépeint les affres de l’insomnie comme personne (3), avait le recours de sortir hanter les rues jusqu’à l’aurore ! Impossible pour moi, coincée sur le seuil, trop épuisée pour l’activité, trop tourmentée pour trouver refuge dans le sommeil. À quatre heures du matin, les châteaux de carte que l’on construit le jour pour esquiver les peurs, les dilemmes, les culpabilités (4), les regrets et les angoisses existentielles ne tiennent plus debout. C’est l’heure des fantômes. Alors que dans la solitude absolue de la nuit, la vie ne se manifeste plus que par un souffle, on se défend mal contre la mort. On se retourne, on roule d’un côté ou de l’autre pour s’assurer de ne pas se retrouver entre quatre planches.

Petite, un soir que je partageais la chambre de ma cousine, je me souviens lui demander : « Mais si tu dors, comment je sais que tu n’es pas morte ? » Plus tard, j’ai passé des nuits les yeux grands ouverts aux côtés d’un homme allongé sur le dos comme un gisant, au sommeil intimidant. Ça ne l’a pas empêché de choisir, un soir, de s’endormir pour toujours.

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J’ai essayé toutes sortes de remèdes pour dissoudre la glu de la fatigue, du bon sens le plus rassurant à l’obscurantisme le plus échevelé. J’ai bu des tisanes, compté des moutons, acheté un petit objet étrange dans lequel j’avais placé tous mes espoirs comme dans un fétiche (5), cherché des coupables – les hormones, la nouvelle lune, de vieilles angoisses d’écolière. J’ai acheté des flacons et des flacons d’huiles essentielles. Chamaemelum nobile, Citrus aurantium, Lavandula angustifolia. On m’en a offert, navré par ma mine pâlotte et mes cernes violets. Des litres de petit grain bigarade consciencieusement versés en offrande sur l’autel doré du sommeil. En vain, cela va sans dire.

Quatre heures du matin, quel moment parfait pour lire… Les pages s’enchaînent, le temps est suspendu. Certains livres ne devraient être lus qu’à ce moment-là – je me souviens du Majestic de Robert Alexis, terminé le souffle coupé, aux premières lueurs du jour. Mais même ce refuge m’est la plupart du temps refusé : trop fatiguée pour tourner les pages ; rapidement, les lignes se brouillent. Impossible de se concentrer, l’esprit cède sous les attaques répétées de l’angoisse. Je repose le livre sur la table de nuit.

Si je me méfie des cachets, le progrès a quand même apporté une avancée substantielle sur le front de l’insomnie en me permettant de perfectionner une méthode immémoriale consistant à écouter des émissions de radio absurdes au milieu de la nuit. À quatre heures du matin, il s’agit de s’occuper, et pour ne surtout pas faire fuir le sommeil – Marina Benjamin, encore elle, explique bien que l’insomnie n’est pas un état passif mais une quête active,  une chasse, un désir, une aspiration toujours déçus (6) –, d’éviter la lumière. Mieux que la radio donc, miracle des podcasts, d’une voix comme une amarre qui empêche de dériver sans fin dans la nuit. J’en ai passé beaucoup à l’essai, peu ont répondu aux critères recherchés : rythme linéaire, pas ou peu de musique, pas d’éclats de voix surtout, des sujets intéressants sous peine de laisser la porte ouverte à l’angoisse – toujours prête à revenir par la fenêtre à la moindre occasion –, pas trop captivants non plus, l’idée étant de ne pas être en mesure de les écouter jusqu’au bout (je me souviens ainsi d’un documentaire sur le papier peint que j’ai la joie de n’avoir jamais réussi à terminer malgré de nombreuses tentatives). La valeur sûre des endormissements difficiles et des changements d’états, le plus doux des somnifères, c’est Une vie, une œuvre : des voix délicatement articulées, une réalisation sans heurts, et le plaisir lénifiant de se fondre dans la vie de quelqu’un d’autre. Que grâce soit rendue ici au créateur de la chaîne Rien ne veut rien dire (titre parfait pour les insomniaques !), à qui je dois des nuits de lune et de chimie passées en compagnie de Lord Byron, Ovide ou Gérard de Nerval (Les portes d’ivoire, merveilleux et narcotique) et par conséquent une partie de ma toute relative santé mentale.

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Mais si je parviens – à peu près – à dompter le début de la nuit, je reste impuissante devant les réveils à trois ou cinq heures du matin, un poids écrasant me pesant sur les côtes, terrassée par l’angoisse. La même tragédie se rejoue à chaque fois. Je m’imagine ainsi, ou comme ça. Je panique, lis quelques pages, me retourne sans fin. J’écoute France Culture. Vaincue, exaspérée, ce n’est qu’au moment où j’accepte enfin qu’il faudra faire sans repos la journée à venir que je m’autorise comme une consolation le plus efficace des baumes : la voix de Jean Claude Ameisen. Rocailleuse, chthonienne, sa matérialité rassurante défend contre les ombres et c’est un soulagement indicible de se laisser aller à son intelligence solide, de la suivre entre veille et absences, éblouissements et éclipses. Remède au rythme distendu de l’insomnie, elle désarticule complètement le temps qui devient cosmique, infini, fluide, coulée de Népenthès – j’en profite pour offrir mon royaume à la personne qui fera disparaître les chansons qui tous les quarts d’heures viennent criminellement interrompre les voyages les plus dépaysants et les assoupissements les plus délicieux. Alors, on se plonge dans de longues pages de Salammbô, dans la forêt, ou on se roule dans l’étoffe dont sont faits les rêves pendant mille et une nuits s’il le faut, à attendre le jour et espérer la nuit.

Il y a un plaisir sans doute très régressif à s’abandonner ainsi à la magie du conte, mais c’est cette régression justement à laquelle aspire l’insomniaque, cette nuit amniotique, ce refuge chaud et palpitant d’avant la vie. Je le trouve dans cette voix, seul lien au monde dans l’intimité de la nuit, et dans l’automne, lorsque la nuit a tout envahi.

Ameisen cite souvent Pascal Quignard, et à quatre heures du matin, ils se confondent : même voix tellurique, sculptée, râpée, attendrie par la vie, même dévouement à la connaissance et à la nuit, même savoirs abyssaux traversant les disciplines, même vertiges métaphysiques. Est-ce qu’on a écrit de plus belles choses sur la nuit que dans La nuit sexuelle ? Elle s’y diffracte en trois nuits immenses, celle d’avant la vie, celle du sommeil, celle de la mort. Les trois sont absolument impénétrables à l’insomniaque, qui se met à les désirer toutes. À sa manière – d’immunologue, de scientifique – Jean Claude Ameisen aborde lui aussi le mystère de ce qui est et ce qui n’est pas dans un essai touffu intitulé La sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, dont on retrouve la substance roborative dans cette conférence. En creusant les temps immémoriaux, le fractionnement infini des cellules, le fameux tapage des molécules dans l’organisation (7), je pense à Monelle (8) et j’oublie les peurs et les anxiétés, dissolues par les vapeurs enivrantes du demi-sommeil. Le formule est là, peut-être : dans la réunion des contraires, dans les lisières. Le seul autre moment où j’écoute Sur les épaules de Darwin, c’est lors de longues heures de voyages en train ou en bus, en transit, entre le départ et l’arrivée, la veille et le sommeil, le rêve et la réalité. Les kilomètres enchaînés ne sont rien face aux distances fantastiques parcourues dans ces rêveries, guidée dans l’épaisseur du passé et du futur, des miens, de ceux des autres ou du monde.

À quatre heures du matin, je cherche les gardiens du seuil (9), ceux qui me feront passer de l’autre côté, au-delà de la lisière, et je les trouve dans ces voix noueuses comme des racines.

Alors seulement, fourbue, je peux enfin m’abandonner au sommeil. La lune est pâle dans les premières lueurs du soleil invaincu.

«  ‘Je levais les yeux, dit Pascal Quignard. Contempler le ciel qui n’est pas vivant, pour tout ce qui est vivant,
c’est contempler le seul aïeul.’
La science estompe les frontières, elle les rend floues. Frontières entre les étoiles et la matière, 
entre la matière et le vivant, entre l’animal et l’humain, entre le corps et l’esprit.
Elle transforme ces frontières en seuils, en transitions.  Frontières anciennes qui séparaient, 
frontières nouvelles, lieux de passage, d’émergence, de transformation, de métamorphose.
Et dans cette succession de transmutations, dans cette suite de métamorphoses, le vivant est toujours
autre que la matière qui le compose, l’humain est toujours autre que le vivant dont il émerge,
et la vie intérieure, la conscience, la mémoire et les rêves vivent de leur propre existence
à l’intérieur et au dehors du corps qui les a fait naître et qu’ils animent. 
Nous sommes faits de poussière d’étoile, et comme les étoiles, nous ne traversons ce monde qu’une fois. »
« Les forges du ciel », Jean Claude Ameisen

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  • Avant d’être le titre de ce petit article assemblé hâtivement les cernes jusqu’au milieu des joues, « lumière de lune et de chimie » est l’expression qu’avait choisie Georges Rodenbach pour décrire Cœur double, merveilleux recueil de nouvelles de notre aimé Marcel Schwob.
  • Les peintures qui l’illustrent composent The Legend of Briar Rose, une série de tableaux du grand Edward Burne-Jones (dans l’ordre : The Briar Wood/La forêt de ronces, The Garden Court/Le jardin de la cour, The Council Chamber/La chambre du conseil, et The Rose Bower/Le boudoir de la rose). Briar Rose, c’est l’églantier (Rosa rubiginosa) mais surtout celle que l’on appelle en France la Belle au bois dormant… Avec Cioran, l’autre grand philosophe de l’insomnie, c’est Levinas, comme on peut l’entendre ici. Toute la série d’ailleurs est bonne à prendre, où l’épuisement est soudain plus léger en compagnie de Nietzsche, Oblomov ou Éric Fiat.
  • Vous ne rêvez pas : Pascal Quignard est cité à peu près dans chaque article, par ici. C’est qu’il le vaut bien. Au risque d’insister lourdement, écoutez le somptueux Tuer les fleurs !
  • Si vous voulez en savoir plus sur la voix de Sur les épaules de Darwin, À voix nue vient de consacrer une semaine à Jean Claude Ameisen. C’est évidemment passionnant, tout comme cette masterclass.
  • Oui, oui, ça fait beaucoup d’émissions de France Culture, mais ce n’est pas une grande surprise : eux-mêmes sont bien conscient d’être des compagnons d’insomnie de choix. Un dernier pour la route, où l’on entend les sons ténus et désespérés de ces nuits sans sommeil…
  • Pour finir, plus de science et de sommeil avec le dernier Sleep, The Sciences, tombé à point il y a quelques mois.

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(1) Dans Insomnia, son livre où, sous une couverture jolie et un peu kitsch, elle explore, comme son nom l’indique, l’insomnie. Il n’a hélas pas été traduit en français.
(2) Comme on peut le lire dans 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil de Jonathan Crary, disponible en ligne ici, comme toujours avec les éditions Zones.
(3) « Quelqu’un a dit que le sommeil équivaut à l’espérance : admirable intuition de l’importance effrayante du sommeil – et tout autant de l’insomnie ! Celle-ci représente une réalité si colossale que je me demande si l’homme ne serait pas un animal inapte au sommeil. Pourquoi le qualifier d’animal raisonnable alors qu’on peut trouver, en certaines bêtes, autant de raison qu’on veut ? En revanche, il n’existe pas, dans tout le règne animal, d’autre bête qui veuille dormir sans le pouvoir. Le sommeil fait oublier le drame de la vie, ses complications, ses obsessions; chaque éveil est un recommencement et un nouvel espoir. La vie conserve ainsi une agréable discontinuité, qui donne l’impression d’une régénération permanente. Les insomnies engendrent, au contraire, le sentiment de l’agonie, une tristesse incurable, le désespoir. Pour l’homme en pleine santé – à savoir l’animal – il est futile de s’interroger sur l’insomnie : il ignore l’existence d’individus qui donneraient tout pour un assoupissement, des hantés du lit qui sacrifieraient un royaume pour retrouver l’inconscience que la terrifiante lucidité des veilles leur a brutalement ravie. Le lien est indissoluble entre l’insomnie et le désespoir. Je crois bien que la perte totale de l’espérance ne se conçoit pas sans le concours de l’insomnie. Le paradis et l’enfer ne présentent d’autre différence que celle-ci : on peut dormir, au paradis, tout son saoul; en enfer, on ne dort jamais. Dieu ne punit-il pas l’homme en lui ôtant le sommeil pour lui donner la connaissance ? N’est-ce pas le châtiment le plus terrible que d’être interdit de sommeil ? Impossible d’aimer la vie quand on ne peut dormir. » Emil Cioran, Sur les cimes du désespoir.
(4) Marina Benjamin toujours évoque la colonisation dans son livre. La nuit, la culpabilité comme le reste prend des proportions qui dépassent de beaucoup les limites de l’individu…
(5) Le dénommé Dodow, qui semble marcher sur beaucoup de monde mais, trois fois hélas, pas sur moi. Cela dit, il peut être utile en cas de panique, pic de stress, crise d’angoisse et autres joyeusetés.
(6) « Insomnie (nom) : incapacité à dormir récurrente. Le mot provient du latin insomnis, qui signifie sans sommeil. […] Mais les Grecs avaient un autre terme pour évoquer l’absence de sommeil : agrypnotique, d’agrupos, éveillé, qui lui-même provient d’agrein, poursuivre, et hypnos, sommeil. L’insomnie, alors, n’est pas seulement un état d’incapacité à s’endormir, un problème négatif. Elle implique la poursuite active du sommeil. C’est un état de désir. » Marina Benjamin, Insomnia.
(7) Que, selon Barbey d’Aurevilly, « l’on appelle la violence des sensations. »
(8) « N’attends pas la mort : elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la contre toi ; elle est comme toi-même. » Marcel Schwob, Le livre de Monelle.
(9) Le concept de gardiens du seuil, dwellers on the threshold en anglais, est déterminant dans Twin Peaks, où il figure, pour le dire vite, la part d’ombre de chacun. Comme souvent dans les récits d’initiation plus ou moins ésotériques (la notion vient de la théosophie), elle doit être vaincue pour atteindre l’illumination. Pas théosophe pour un sou, j’aspire à un rapport à l’ombre bien plus ambivalent…

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