Ultra silvam

« Vite, je veux encore entrer dans la forêt de sapins, puis briser là, modestement. Quelle tendre quiétude nous envahit à l’approche de la lisière d’un bois. À peine as-tu posé le pied dans la salle du temple, dans l’espace solennel du sanctuaire, que tu te vois accueilli par un gracieux silence. Le sol craquette, l’air est plein de chuchotements. C’est à peine si j’ose m’avancer dans la nef verte, craignant de troubler tout ce recueillement, tout ce bien et toute cette beauté. Je retiens mon souffle pour écouter attentivement la voix aimée du compagnon si intègre et si débonnaire. Les sapins sont comme des rois. Ils posent sur moi des regards interrogateurs. Toute pensée est suspendue, toute sensation cesse soudainement et pourtant, chaque pas semble être une pensée, chaque souffle, une émotion. Surgissant de leur retraite, la naissance et la mort, le berceau et le tombeau surgissent juste devant moi. Un frémissement se fait entendre au-dessus de ma tête, et je me représente que la vie et la mort, le commencement et le finir reposent ensemble, amis. À côté du vieillard, il y a l’enfant. Fleurir et faner s’étreignent. L’origine embrasse la continuation. Le commencement et la fin se donnent la main en souriant. Paraître et disparaître ne sont plus qu’un. Dans la forêt tout est compréhensible. Ah, vivre éternellement, mourir éternellement. »

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Robert Walser, Étude d’après nature, 1902 ? | William Degouve de Nuncques, La Forêt, 1896 | Tribulation, Formulas of Death, 2014.

 

Lumière de lune et de chimie

Traversée de la nuit

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21 décembre, la plus longue des nuits. Cette année, elle resplendit d’une glorieuse pleine lune – nuit de lumière et d’insomnie. Je suis du genre à me plaindre d’être fatiguée en permanence, mais j’ai l’impression qu’entre les deux équinoxes, mes problèmes de sommeil se multiplient. La nuit empiète sur le jour. Comme chaque année, le même crépuscule se produit en moi, et peu à peu, je suis toute à la nuit. Le jour, je ne voudrais que lire et rêver – activités nocturnes par excellence –, me prélasser dans les rayons dorés de l’automne et les trompettes éclatantes de la mort. La nuit, je ne dors jamais assez. Je n’arrive pas à me tirer du lit le matin. Je m’y vautre avec des voluptés étranges. Je me saoule de sommeil, mais je ne suis jamais satisfaite, à croire que moi aussi, je demande trop du coucher de soleil. Marina Benjamin (1) suggère via Lacan que les insomniaques sont les seules personnes à éprouver un tel amour pour le sommeil. Celui qui dort du sommeil du juste ne se rend pas compte de son bonheur – voire, ô horreur, le considère comme une perte de temps (2). Non, n’aime autant que celui ou celle qui voit son objet d’amour lui glisser en permanence entre les doigts. Moi, par exemple.

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Histoires de l’œil

Discussion avec Lestes Dreas

« J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde 
où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits 
qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde,
je n'avais vu encore que des yeux se fermer. »
Nadja, André Breton
E.2 (copie)

E.2 (détail), © Lestes Dreas

Les yeux ouverts, le monde se déploie avec un luxe de formes et une opulence de détails inépuisables. Les yeux fermés, dans un déluge de phosphènes il se diffracte, se décompose en myriades de fractales. Les yeux fermés, il se perd parmi l’infinité des mondes, ceux qui ont été habités, ceux qui le seront, ceux qui ne l’ont jamais été et ne le seront jamais ; ceux des rêves, des visions et des mythes. Les yeux ouverts, grands ouverts derrière une loupe, Lestes Dreas les retrace avec patience, les mondes et les fractales, comme autant de points noirs sur la feuille blanche.

Elle manie l’infime et l’immense, la science et les mythes, le rêve et la réalité. La lumière, l’obscurité, et ce qu’il y a entre les deux. Le résultat est un foisonnement d’images fines comme des gravures, forgé de l’outil le plus modeste de l’artiste : le point. Noir sur blanc, primitif comme un atome. Nous avons discuté ensemble de cette alchimie de l’art, et nous sommes parties en quête du moment entre deux clignements de paupières où les points deviennent mondes. Récit du voyage, en trois cillements…

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Herbes du diable

Mai 2018. Depuis quelques années, les sorcières sont partout. Loin des covens wiccans, elles se sont multipliées, ont pris toutes les formes, remis à jour certaines pratiques – politiques ou médicinales –, suscité des merveilles éditoriales, inspiré des ouvrages fondamentaux. Elles se sont parfois perdues, ont pu être dévoyées, mais de ça, nous ne parlerons pas. Si toutes ces sorcières ont pu se revendiquer telles, c’est sans doute parce que ce n’est plus un anathème : longtemps (toujours ?), ce nom de sorcière a été imposé du dehors. Le corps qu’il qualifiait était essentialisé autant que faire se pouvait (grâce à la marque du diable ou aux logorrhées justificatives d’un Heinrich Kramer (1), par exemple), la sorcellerie ne pouvant donc être combattue que par la mort, contrairement à la possession. Les sorcières n’ont existé que parce qu’on les a fabriquées.

Il y a quelques années, à l’hôtel de Soubise à Paris, on pouvait voir une exposition intitulée Présumées coupables, qui avait choisi pour visage Renée Falconetti, la Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, sorcière qui avant d’être récupérée de toutes parts par des individus peu recommandables, a été condamnée à mort pour hérésie, comme bien d’autres avant et après elle. C’était à celles-ci que l’exposition était consacrée : sorcières, empoisonneuses, infanticides, pétroleuses, traîtresses. Des femmes inculpées pour avoir mis à mal l’idée éthérée de la féminité plus encore que pour d’éventuels crimes objectifs, destructrices et pas génitrices, ayant enfin le mauvais goût d’avoir un corps, ce qui vaut bien un petit passage à la question ou une coupe de cheveux gratuite. L’exposition en elle-même avait bien des qualités, dont une scénographie agréable qui rendait accessible un matériau pas nécessairement évident à mettre en valeur – des documents d’archive, donc –, ainsi qu’une sobriété et une absence de dolorisme assez agréables, mais ce qui a retenu notre attention, c’est qu’on y voyait bien que la figure de la sorcière était la matrice de toutes les autres.

Le premier à envisager à sa manière la sorcière comme fondation, c’est sans doute Jules Michelet, dont les préoccupations de forme – une conception de l’histoire à la fois scientifique, nourrie de l’étude méthodique des archives, et romantique, où la fiction et le souffle de la langue ont leur place à part entière, voire nécromancienne puisqu’il s’agit de faire parler les morts – comme de fond – obsession singulière pour la féminité, notamment dans ce qu’elle a de plus matériel – semblaient le destiner particulièrement à s’intéresser à la sorcière, qui sous sa plume apparaît pour la première fois plus victime que coupable, production d’une société et d’une époque plus que d’un pacte démoniaque. Jeanne Favret-Saada, anthropologue passionnante et grande spécialiste de la sorcellerie, a consacré une préface à l’ouvrage (2) où elle suggère que l’empathie de l’auteur pour son sujet est dû à une identification : ce que Michelet perçoit chez lui en tant qu’intellectuel et chez les sorcières, c’est que les sources du savoir sont, par essence, sataniques, c’est-à-dire menaçante pour l’Église (et bien d’autres institutions, les sociétés sécularisées n’en ayant pas fini avec les sorcières). Comme le savoir des sorcières que l’on n’a jamais pu dénier – et qu’on a donc vigoureusement condamné – est la connaissance des simples, penchons-nous sur quelques belles plantes, et profitons-en pour ausculter la descendance de cette sorcière de Michelet.

Au cinéma notamment, elle est pléthorique, preuve que ce brave Jules a mis le doigt sur quelque chose de fondamental. Le bal est ouvert dès 1922 par le Suédois Benjamin Christensen qui, avec Häxan (La sorcellerie à travers les âges), livre une adaptation singulière et atemporelle de l’œuvre de Michelet, tant dans le contenu que dans la méthode : Christensen prend la peine à la fin de son film de suggérer que les hystériques de Charcot sont les nouvelles sorcières… Mais c’est sur trois autres sorcières cinématographiques – trois, évidemment, comme les trois sorcières de MacBeth – que nous avons décidé de nous pencher, trois présumées coupables qui ont de quoi hanter le monde moderne : Jeanne dans Belladonna d’Eiichi Yamamoto, Thomasin dans The Witch de Robert Eggers, et enfin elle dans Antichrist de Lars von Trier.

 

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Les enfants des monstres

« C'est pourquoi il n'y aurait pas grand sens à rapprocher art et anatomie, si on ne mesurait la part du 
désir comme volonté de représentation surgissant de l'obscurité de ce qui les lie. On ne s'étonnera pas 
alors que les enjeux du « théâtre anatomique » soient tout à la fois métaphysiques, érotiques et politiques. 
Ainsi, cherche-t-on à fermer ses affolantes perspectives intérieures, qu'il s'ouvre plus grand sur notre abîme.
Alors, s'agit-il d'un théâtre de la mort, quand la subversion spectaculaire qui a présidé à sa naissance 
continue d'être son secret de vie ? » 
Annie Le Brun

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Biomécanique I

L’Art nouveau

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À bien y réfléchir, le fait que l’on se souvienne de la mal nommée Belle Époque, c’est-à-dire d’un certain âge d’or de la bourgeoisie, essentiellement à travers ce que l’on a appelé « Art nouveau », « Modern Style », « Jugendstil » ou encore « style ténia » (!) ne manque pas de piquant. Caractérisé à la fois par sa brièveté (apparu vers 1890, le style disparaît au début de la première guerre mondiale) et son intensité proliférante, on a tendance à n’en retenir que la joliesse un peu kitsch pour mieux en occulter l’épaisseur et les tiraillements symboliques (symbolistes ?) qui en parcourent les ramifications.

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Les sanglantes I

Vous prendrez bien un petit remontant ?

« Vous voyez ! disait le boucher s'essuyant les doigts pour verser un peu de sang bouillant dans la boîte au lait
qu'il eut le soin de bien recouvrir, ce n'est pas plus malin que ça et il ne souffre qu'une minute. Il faut bien
manger, n'est-ce pas ? Moi, je crois que c'est un fameux remède pour la poitrine. D'ailleurs, j'en boirais
par plaisir... oui, un verre plein, mais il faudrait parier une bouteille... car on a besoin de s'ôter le goût !... »

Pendant longtemps, on a expliqué pas mal de maux par un excès de sang. Tant que la théorie des humeurs faisait référence, quoi de plus logique que de purger de ce liquide en trop ? Que l’on n’aille pas s’imaginer qu’il s’agisse de fantaisies médiévales. Tout d’abord, à défaut d’être efficace, c’est passionnant, la théorie des humeurs, mais en plus la saignée, puisque c’est cela qui nous intéresse, s’est pratiquée jusqu’à bien tard. À la fin du XIXe siècle, Edmond de Goncourt dans La Faustin cite un médecin : « Moi, je me saigne tous les jours et j’en arrose mes fleurs… » Ce que commente un autre : « C’est positif, la méthode pour guérir ou tuer les gens… change du tout au tout tous les vingts ans. »

Les buveurs de sang, Joseph-Ferdinand Gueldry, 1898 Lire la suite