La vie ne suffit pas

Discussion avec A.K.

« Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique,
nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin,
et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être que d’être. »
L'éloge de la fuite, Henri Laborit

Le black metal a atteint l’âge adulte. Ce n’était pas couru d’avance – on aurait plus volontiers envisagé une explosion volcanique, une auto-combustion, un coup d’épée dans l’eau, voire un pétard mouillé. Il est tentant de voir dans cette expression plus ou moins bien dégrossie de pulsions (hurlements, trépidations, incendies, assassinats) une force naturelle, celle d’une vague qui accumule de l’énergie puis déferle. Mais peut-être que c’est plutôt un grand corps d’âge mûr, écorché, traversé de secousses, qui s’est un peu embourgeoisé, comme tout le monde passé vingt-cinq ans, mais qui gémit toujours de douleur. Le délitement guette – en sous-genres infinis ou sous l’effet du doux poison de la mode –, les raideurs de l’âge aussi. Mais somme toute, on maintient la structure.

Nous imaginons que quelqu’un doit bien être en train de comparer la trajectoire du jazz, du rock, du black metal et d’autres, cette même ligne tendue d’une pulsion primitive et dionysiaque vers une intellectualité paradoxale et parfois glaçante (free jazz, math rock, black metal orthodoxe). Effet inexorable du temps ? Âge de raison ? Force est de constater que pour ce qui nous intéresse – le black metal, donc – le cri inarticulé fait plutôt bon ménage avec la réflexion, le pathos avec le logos. La réflexion ne discipline pas nécessairement le cri, on suppose plutôt une reconnaissance mutuelle, une sorte d’anamnèse où le black metal prend conscience de son fond au choix romantique, tragique, bataillen… Au-delà du Nietzsche plus ou moins bien digéré de ses débuts, il se penche désormais vers Socrate, Bataille donc, et puis Laborit, Cioran, Deleuze et d’autres (1) – ce sont de ces derniers que, sous le prétexte d’une interview pour Radio Metal, nous avons discuté extensivement avec A.K. lors une froide soirée d’octobre, dans une zone industrielle obscure de la banlieue lyonnaise, il y a de cela quelques années.

A.K. joue dans de nombreux groupes, mais c’est son projet solo Decline of the I qui a spécialement piqué notre curiosité : black metal troublé, tortueux ; forme impure où il y a du collage et des emprunts ; voix familières, Maurice Ronet, Pascal Quignard et Françoise Hardy ; Diapsiquir comme jumeau démoniaque. Il prend la forme d’une trilogie, complétée après l’interview, qu’il faut bien se résoudre à qualifier de l’élusif « post-moderne ». Âge de raison : le black metal est désormais capable de parler de lui-même, c’est-à-dire des chants de la mort et de la vie.

 

Pour ce projet, tu es parti de concepts trouvés chez Henri Laborit, un médecin philosophe qui a notamment étudié les réponses à l’agression chez le rat puis élargi son modèle à l’homme. Selon lui, elles sont de trois sortes : l’inhibition, la rébellion et la fuite. Ton premier album s’appelle Inhibition, le deuxième qui est sorti cette année Rebellion. Dans quelle mesure le projet musical dépend de ces concepts ? Vas-tu en faire une trilogie, avec un album sur la fuite en clôture ?

Évidemment, le troisième album s’appellera Escape [l’interview datant de 2015, il est sorti entre temps], donc « fuite », mais je ne sais pas du tout si je continuerai Decline Of The I après, je n’ai pas de plan de carrière. Ça va dépendre de mon inspiration, de si je trouve encore cohérent de composer et de m’exprimer sous cette forme… Ça pourrait en prendre une autre : j’ai déjà eu un autre projet solo, Love Lies Bleeding, avec lequel j’ai fait cinq albums, et c’est sur les cendres de Love Lies Bleeding que j’ai créé Decline Of The I. J’aurais très bien pu faire une trilogie sur Laborit avec Love Lies Bleeding, mais je ne trouvais pas ça cohérent. Donc on verra pour la suite…

Si la musique est effectivement influencée par un concept, je fais tout de même très attention à ce que ce soit elle qui prédomine. Pour moi, c’est vraiment la musique avant tout : c’est le langage de l’émotion contrairement au concept qui est le langage de la raison. J’ai toujours été du côté du pathos, de l’expression du sentiment, plutôt que du logos, l’expression de la raison, parce que je pense que la musique est au-dessus du langage. C’est aussi pour ça qu’il n’y a pas les paroles, ou seulement sous forme de bribes, dans tous les albums solo que j’ai pu faire : je n’ai pas envie que l’auditeur soit trop perturbé par l’arrivée d’un concept quand il est dans l’expérience esthétique de la contemplation musicale. Pour la première fois avec Decline Of The I je me suis dit que j’allais quand même bosser avec un concept, c’est-à-dire avoir quelque chose de l’ordre de l’idée qui pourrait influencer ma musique. Je ne veux pas rester prisonnier de ce concept pour autant, c’est pour ça que même si Rebellion est plus violent que le premier album, il y a tout de même des passages très lourds, très neurasthéniques, très doom ; ce n’est pas parce que l’album est sur la violence et sur la rébellion que j’allais faire un album de punk ou de crust, ce n’était pas ça l’idée.

Pour le prochain sur la fuite – qui est en plus au premier abord encore moins évidente à retranscrire d’un point de vue musical – je m’autorise beaucoup de choses. L’idée, ce n’est pas forcément qu’en écoutant on se dise : « Ah lui, il a voulu exprimer la fuite ! », ce n’est pas de mimer, parce que ce serait absurde. Si je n’avais vraiment eu que des concepts à exprimer, j’aurais écrit un bouquin ou je me serais contenté de dire de lire Laborit – même si je le dis au passage : lisez Laborit ! Le concept peut me donner une sorte de structure, mais pas une structure enfermante non plus. Parfois, quand je suis face à la composition, comme tout est possible je me trouve face à une sorte d’abîme un peu angoissant : dès lors, si je me mets une sorte de cadre, ça me donne un point de départ. C’est un concept qui me touche beaucoup parce que c’est quelque chose que j’essaie d’appliquer dans ma vie, mais ce cadre-là n’est pas trop restrictif pour autant, je m’autorise à complètement le laisser de côté : si quelque chose qui ne colle pas vraiment avec ce concept sort de moi, je ne vais pas me dire que comme ça n’exprime pas la fuite ça n’aura rien à voir avec cet album.

Laborit a écrit un livre qui s’appelle L’éloge de la fuite (2) : pour lui, c’est la meilleure des trois réactions. Il attire d’ailleurs beaucoup l’attention sur l’imaginaire et l’art comme possibilités de fuite. En tant que musicien, ce n’est sans doute pas pour rien que tu as choisi de mettre celle-ci en dernier… Est-ce qu’en tant qu’artiste, tu as l’impression d’arriver aux mêmes conclusions que quelqu’un qui est philosophe et scientifique, donc du côté du logos et pas du pathos ?

Il est plus scientifique et « philosophe » je pense : il a inventé les techniques d’anesthésie moderne, les premiers anti-dépresseurs, c’est un scientifique avant tout, et de part ses recherches, il est arrivé à quelque chose qui peut être une philosophie en effet. Pour être très honnête, je ne me suis pas fait de plan, je ne me suis pas dit que j’allais suivre tel ou tel ordre. Il se trouve juste que quand j’ai commencé à composer cet album-là, les tous premiers riffs – je ne savais pas encore que j’allais faire quelque chose sur Laborit – étaient des trucs très pesants, très mélancoliques, pas du côté de la vie mais du côté de l’auto-destruction. C’est aussi raccord avec une certaine période de ma vie. Du coup il s’est trouvé que ça a commencé par l’inhibition, alors que lui en l’occurrence lorsqu’il détaille son expérience avec les rats commence par la fuite. Il se trouve que moi je l’ai plus ressenti comme ça.

Mais effectivement, c’est tout à fait pertinent : contrairement aux rats, nous avons un cortex pré-frontal qui fait que nous, nous avons une possibilité de fuite sublimée, qui peut être de l’ordre du symbolique. Notre cerveau qui peut imaginer fait de l’art une de ces possibilités de fuite, de fuite sublimée : le corps est toujours là mais l’esprit peut être ailleurs. En fin de compte et même si c’est un peu pompeux dit comme ça, au sens très large, faire de l’art, ça reste une fuite. D’autres diront qu’au contraire c’est revenir sur le réel, pourquoi pas, mais je me suis toujours dit qu’en tant qu’« artiste » – je préfère mettre des guillemets car je n’aime pas trop ce terme – créer des choses, faire de la musique etc., c’est quand même se dire que le monde, l’univers infini et éternel qui nous est donné ne nous satisfait pas. Le réel est très riche, mais plein d’outrecuidance et d’angoisse, on se dit qu’on a quand même envie d’y rajouter quelque chose. Ça paraît complètement absurde, voire même un peu satanique dans le sens où ça veut dire que le Créateur est imparfait. Il a tout créé, de chouettes trucs comme les oiseaux, la mer etc., mais on n’est pas content malgré tout, on ressent quand même une sorte de manque originel ontologique qui nous pousse à rajouter notre pierre à l’édifice. C’est en ça qu’il y a très clairement une sorte de fuite du réel comme étant donné dans la pratique artistique.

Quand j’ai commencé à composer et faire de la musique pour de bon vers quinze, seize ans, c’était parce que j’avais l’impression d’être dans une situation où merde, ça ne suffisait pas. On s’imagine que la vie va être d’une certaine manière, puis les choses arrivent, même les choses que l’on avait espérées, et en fait ça ne suffit toujours pas. Je ne sais pas. Peut-être que même l’amour ne suffit pas. Il m’a donc toujours fallu rajouter quelque chose ; c’est comme ça que j’ai commencé à faire de la musique, c’est aussi comme ça que je me suis intéressé à la philosophie. J’avais l’impression que ce qui m’était donné n’était pas suffisant et qu’il fallait que j’aille voir dans les interstices. Le black metal même a un peu ce truc-là. Quand je l’ai découvert dans les années 90, c’était vraiment une sorte de méta-musique : il y avait la musique officielle et il y avait cet espèce de truc avec des tarés qui brûlaient des églises… Tu te disais : « Putain, c’est quand même autre chose ! » Peut-être que c’est parce que je n’ai jamais été satisfait des choses qui étaient devant moi que j’ai toujours essayé d’en créer d’autres. C’est effectivement une sorte de fuite ; on pourrait me dire : « Ben non, il faut essayer de composer avec ce qu’on a ! », mais moi, ça ne m’a jamais tout à fait suffit.

Tu évoques la dimension potentiellement satanique de toute création artistique : dans les autres projets dans lesquels tu joues, Vorkreist, Merrimack ou Malhkebre par exemple, cet aspect satanique voire sataniste est très clair, avec une valeur allégorique ou métaphorique – je ne sais pas si tu le vois comme ça – évidente. Avec Decline of the I, tu prends une autre direction, moins symbolique certes mais peut-être pour arriver au même point, finalement… Est-ce que tu voulais trouver une autre manière de dire la même chose, continuer dans la même direction, ou au contraire en emprunter une complètement différente ?

Personnellement, je ne me suis jamais revendiqué sataniste. J’ai eu la probité de ne jamais avoir de pentagramme autour du cou ni quoi que ce soit de ce genre. Avec mes autres projets, nous arrivons à créer quelque chose qui, je trouve, flirte avec quelque chose de luciférien plutôt que sataniste… C’est quelque chose que je respecte mais qui n’a jamais été une croyance profonde pour moi, c’est pour ça justement que je n’ai jamais voulu faire semblant de l’être. Je respecte tout à fait ceux qui, par exemple dans Merrimack ou Vorkreist, portent plus à bout de bras le concept que moi, qui suis plutôt au service d’une aura. Mais mes projets solos n’ont jamais été autour du satanisme, j’ai trop de respect pour ça pour essayer de l’usurper, en fait. C’est pour ça qu’à l’inverse ça m’énerve beaucoup ces mecs qui se rachètent une street cred’ en ayant lu trois bouquins et en ressortant des noms de démons avec des fautes d’orthographe… Moi je ne me sens pas à la hauteur, et puis j’ai toujours été, et presque malheureusement, complètement athée, c’est-à-dire libre et abandonné, même si c’est exaltant aussi de se dire qu’on n’est pas régi par quelque chose de transcendant. Je n’arrive pas à imaginer qu’il y ait autre chose. Pour moi, notre conscience n’est qu’une sorte de bug dans l’évolution des espèces. C’est aussi un fardeau… Je suis assez d’accord avec Emil Cioran qui dit que le plus grand des maux c’est la conscience. Sans ça tout irait bien ! Au lieu de ça, nous sommes juste un putain de cancer qui ne fait que détruire le corps sur lequel il se propage, ni plus ni moins. C’est exactement le même processus que la cellule cancéreuse. Je n’arrive pas à voir de beauté dans la création. Je pense qu’en soi nous n’avons rien perverti, je ne dis pas non plus que la nature est géniale et que nous sommes pourris…

Les choses sont, pour moi y poser du sens ce n’est pas découvrir quelque chose mais c’est un acte créateur. Quand on dit que ce truc devant nous, c’est un arbre, par exemple, on a conceptualisé quelque chose mais en même temps, on a tué le phénomène parce qu’il y a plein d’arbres alors qu’on n’a trouvé qu’un mot… Je n’ai jamais réussi à croire en des forces supérieures et je pense que ça me manque. J’essaie de trouver une spiritualité par des pratiques corporelles qui mettent dans des états qui peuvent peut-être me faire expérimenter des sortes de transes. J’aime bien l’expression de Cioran qui dit qu’il est un mystique sans dieu. Il a passé sa vie à se dire que ce serait génial d’être enfin frappé par la grâce. Dans son journal, il raconte – ces pages-là sont assez marrantes – qu’il fait des expériences, qu’il se concentre, et qu’au moment où il croit qu’il touche quelque chose, il s’endort ! Il sombre dans l’extase de la sieste. C’est vrai qu’il était aussi complètement fasciné par des figures comme Sainte Thérèse d’Avila qui était, elle, dans l’expérience totale de l’extase. De nos jours on dirait que c’est une hystérique (3) mais bon, je ne veux pas casser le trip, et puis peu importe en plus : je crois beaucoup au corps. Je suis très spinoziste, pour moi la question primordiale est : « Que peut un corps ? » Ma réponse – c’est celle de Spinoza – est : « Créer des rapports. » On créé des relations avec ce qui nous entoure : une personne, une idée, une mélodie par exemple ; un autre corps, ou alors rien… C’est là que se créent les choses et que se créé la vie même. C’est pour ça que je ne crois pas en la morale mais en l’éthique : je ne crois pas qu’il y ait des choses bonnes ou mauvaises en soi. Rien ne descend, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il n’y a pas de Satan non plus. À la rigueur, il y a la figure plus symbolique comme tu le disais, qui peut être un non à la métaphysique, mais du coup c’est une sorte de suicide du concept : si on dit que Satan est le suicide de la métaphysique alors il n’y a plus de Satan. C’est une sorte d’expédient, mais dans ce cas-là pourquoi pas. Je pense que quelqu’un comme Baudelaire qui n’était pas sataniste du tout a utilisé la figure de Satan pour exactement ça : tout liquider.

Pour en revenir à ce que je disais plus haut, je me sens un peu épuisé par ce nihilisme. Je ne le revendique pas du tout, mais je n’y arrive pas. Il n’y a qu’avec la musique que j’ai l’impression d’arriver à côtoyer des énergies. Même si Leibniz disait que la musique était un exercice inconscient d’arithmétique parce qu’au fond, ce n’est qu’une histoire de fréquences… Son idée, c’est que toute harmonie peut s’expliquer avec des chiffres. Dans le black metal nous utilisons beaucoup ce que Dave Mustaine appelait la quinte du Diable : c’est la quinte diminuée, l’écart de six demi-tons. Si tu fais un do et un fa dièse, bam ! Tu es complètement maléfique ! Et en fait ça peut s’expliquer [rires]. Il y a des choses comme ça qui arrivent à enrober un peu le réel et permettent de croire qu’il y a un peu plus. Il y a la musique, l’alcool, l’amour parfois, la méditation, mais il n’y a pas grand-chose.

 

On peut donc prendre le titre de l’album Rebellion au sens d’une rébellion métaphysique, puisque tu te trouves coincé dans une sorte de purgatoire entre le fait d’être athée et le fait de dire, comme dans le vinyle, « La vie ne suffit pas »…

Exactement ! « La vie ne suffit pas », c’est quelque chose qui me hante en permanence. Comme je le disais plus tôt, ça veut dire que ce qui nous est donné ne suffit pas alors que c’est déjà énorme. Pour l’anecdote, et je peux me permettre parce que ça a déjà été assez commenté, le deuxième morceau de l’album, « Hexenface », est un hommage à Marianne [« LSK » Séjourné] qui s’est suicidée. Je la connaissais depuis quinze ans, nous étions très proche. Pour moi elle incarnait vraiment ça : elle a vécu mille vies en une et ça ne suffisait jamais. C’était effroyable de voir à quel point elle bouffait tout, c’est vraiment ça qui l’a tuée. Ça ne suffisait jamais. On se brûle avec ça. Le purgatoire, oui, c’est exactement ça, une espèce d’entre-deux… Au moins il y a la satisfaction – mais qui fait son temps – de se dire qu’on n’a de compte à rendre à rien. Il n’y a pas de confessionnal, à par peut-être le divan d’un psy, or c’est vraiment un truc de nihiliste et de décadent la psychanalyse – je peux bien en parler car ma mère est psychanalyste [rires].

En fait, on a passé notre temps à tout détruire, et ça n’a fait que s’accélérer. On a détruit la religion, Dieu est mort, puis on a détruit la famille… Ce qui m’énerve, c’est le nihilisme renversé, c’est-à-dire une sorte de sous-couche du nihilisme où les nouvelles églises sont des Apple Store où les gens viennent en pèlerinage… Je me dis que merde, en fait les églises ce n’était pas plus mal, au moins il y avait une intention de s’élever. Je pense qu’on vit vraiment une époque très sombre, il y a un sursaut hystérique au niveau de la religion qui est en fait de la politique déguisée en religion et de l’autre côté, il y a ça. Je comprends les mecs qui renouent avec un peu de religieux parce que ça devient juste dégueulasse… Il n’y a plus que des rapports biaisés : on est dans le libéralisme existentiel, dans le capitalisme de tous les corps, et du coup par rapport à ce que je disais tout à l’heure sur l’idée de relation, on n’arrive même plus à se lier avec les autres parce que tout est perverti par l’idéologie libérale. Je lis beaucoup Houellebecq et je suis tout à fait d’accord sur ce qu’il appelle le libéralisme existentiel : maintenant, on gère notre propre personne comme une bagnole, et à côté de ça la stratégie des grandes firmes c’est de vendre des produits en édition limitée pour que tout le monde se dise que ça a de la valeur. On en est là, en fait. Il y a des corps qui ne valent rien et qui ne sont bons qu’à mourir, il y en a qui valent trop et c’est aussi une violence totale, il y a cet espèce de culte de la jolie jeune fille, c’est complètement fou, tout le monde devient fou. Ça va mal finir !

Il y a un sample de Houellebecq justement dans « Static Involution » sur l’album précédent. Comme on le sait, Houellebecq est très pessimiste dans sa manière de raconter la vie comme elle est de nos jours. Est-ce que la rébellion est par rapport à cette réalité-là ?

Le sample, c’est Houellebecq lui-même qui fait une lecture de La Possibilité d’une île, c’est donc sa voix complètement blanche et absolument délicieuse qui dit ça. Moi je l’ai pris au sens d’une agression au sens large, mais si on veut se référer plus spécifiquement à ce contexte de libéralisme existentiel et d’extension du domaine de la lutte pour prendre ses mots exacts, oui, je pense qu’il y a des choses que nous pouvons faire contre ça. Revaloriser des relations qui soient un peu moins calculées, prouver que c’est encore possible de faire des choses un peu pures… C’est absurde à dire mais je pense que maintenant, c’est ça un acte de rébellion : se dire qu’on peut peut-être avoir des choses un peu franches, encore un peu, par rapport à quelque chose qui traverse l’humanité depuis toujours, que c’est possible d’aimer sans que ce soit complètement foireux, pourri, orienté ou manufacturé…

En l’occurrence, les mots qui sont samplés dans le morceau c’est la fin de La Possibilité d’une île qui dit exactement la même chose que les dernières phrases d’Extension du domaine de la lutte : « Le bonheur n’était pas un horizon possible. Le monde avait trahi. Mon corps m’appartenait pour un bref laps de temps ; je n’atteindrais jamais l’objectif assigné. Le futur était vide ; il était la montagne. Mes rêves étaient peuplés de présences émotives. J’étais, je n’étais plus. La vie était réelle. » C’est un être qui essaie d’une manière ou d’une autre d’entrer dans une sorte d’osmose, de recommunier avec quelque chose que nous avons complètement perdu, et qui se rend compte qu’en fait ce n’est pas possible. C’est un peu comme Cioran qui s’endort alors qu’il essaie d’être touché par la grâce : le futur est la montagne, c’est vraiment quelque chose d’imprenable, nous n’y arrivons pas, nous nous heurtons à trop grand pour nous parce que nous sommes complètement descendus. Nous reproduisons tous, même individuellement, Zarathoustra qui descend de la montagne et nous nous retrouvons dans une vallée peuplée des derniers hommes comme dit Nietzsche, c’est-à-dire ceux qui sont vraiment le crépuscule non plus des idoles mais de l’homme… Mais un crépuscule, ça peut durer très longtemps.

Je pense qu’être là, dans un endroit semi-crasseux à faire du black metal un lundi soir dans la banlieue de Lyon, c’est un peu une manière de peindre avec de la boue plutôt que de se dire que tout est foutu. Tout à l’heure, nous étions à Givors pour voir les ruines d’un château médiéval. Elles étaient entourées de logements sociaux construits dans les années 70… Voilà. Soit tu te dis que c’est complètement naze et moche alors qu’il y a des ruines ancestrales derrières, soit tu te dis que ça forme une sorte de vertige qui peut devenir intéressant. Pour moi le black metal, et c’est pour ça que j’ai été proche de Diapsiquir au point de jouer dedans, c’est transformer la crasse et dans un mouvement un peu bataillien, trouver l’extase dans la fange. J’ai l’impression que c’est le dernier mouvement un peu puissant qui puisse être fait au lieu d’être soit complètement dans le déni à se dire : « C’est cool, tant qu’on s’achète une Playstation tout va bien », soit à se dire que tout est foutu, c’est-à-dire être Parisien, ce que moi qui suis pourtant parisien essaie d’éviter [rires]. J’ai été cynique et j’essaie de l’être moins, je fais des choses dans la vie qui me disent qu’après tout, c’est beaucoup plus facile de se plaindre plutôt que d’essayer de construire quelque chose, que ce soit faire de la musique ou d’autres choses qui ont du sens dans d’autres de mes vies parallèles.

À la limite, nous sommes même dans une phase qui politiquement rend les choses possibles : comme tout est un peu dégueulasse, on peut aussi se retrouver en contre et créer des poches de rébellion – et je retombe sur mes pattes dix heures après ! Même si c’est un peu éculé, j’ai toujours été sensible à l’idée de zone autonome temporaire, parce que justement, je trouve que c’est ce qu’il nous reste. L’idéal révolutionnaire, il n’y a plus que les mecs de Tiqqun pour y croire, et même si je trouve L’insurrection qui vient du Comité Invisible très séduisante, je ne crois pas au Grand Soir. Je pense plutôt qu’on peut s’aménager des poches avec un peu de réémergence de vie, même fugace, des moments de grâce… Parce que ce qui est important dans le fond, c’est d’après tout préférer avoir été vivant que ne pas avoir été, ce qui n’est pas si évident, en fait. Je pense pouvoir me le dire justement… Je trouve ça pas mal de pouvoir se le dire sans que ce soit influencé par quelque chose de transcendant qui nous dit que maintenant c’est la pénitence et qu’après on aura la médaille, la récompense. Je pense que ces petites poches sont encore possibles. Ça peut être des instants ; j’ai un très bon souvenir avec Malhkebre, lors de notre tournée en 2011, nous avions joué notamment à Zurich dans une salle où il y avait eu quarante personnes, mais il y avait eu un truc complètement fou ce soir-là, vingt fois plus intense que les fois où j’ai joué au Hellfest… C’était bien, je ne dis pas le contraire, mais là, nous étions devenu fous. Quand nous sommes sortis de scène, nous avions presque les larmes aux yeux. Et après nous avons fait un peu n’importe quoi, nous avons tout cassé… En tout cas, ça a été une vraie pulsation. Les autres membres de Malhkebre sont plus du côté Satan donc eux vont y donner un nom, pourquoi pas, je ne pouvais pas dire que je n’étais pas d’accord même si moi spontanément je n’y aurais peut-être accolé ce nom-là… Bref, tout n’est pas tout à fait foutu, je pense.

Georges Bataille justement suggère deux moyens d’accéder à cette osmose de manière momentanée : l’érotisme et la poésie (4), qu’on peut élargir à une conception un peu élevée de l’art en général. Est-ce que tu conçois donc la musique comme ça ?

Oui, complètement. Et poésie au sens large, pas les vers de Prévert qu’on se tape au collège… La poésie, c’est une manière de créer, encore une fois, des relations qui réagencent le réel. Ce n’est pas une perversion du réel, c’est plutôt se dire que même si les choses sont comme ça, toi tu vas y voir autre chose. M’intéresse la poésie quand elle a une certaine musicalité, ce qui est un peu intrinsèque, et la musique fait la même chose mais dépasse même la métaphore : on est au-delà du coup d’œil, on est dans une sorte de digestion qui se produit on ne sait trop comment. C’est quelque chose qui m’arrive. Je vais faire de la guitare, jouer pendant une heure, et puis il y a un moment où il y a un truc. Je vais faire quelque chose en en étant complètement témoin, sans me sentir acteur du tout, puis m’arrêter et me dire : « Ah, putain ! » Il y a du taff ensuite : l’arrangement c’est du boulot, c’est plus technique. Mais ce qui va faire le cœur d’un morceau, une mélodie ou un accord qui va sonner complètement juste, c’est vraiment un surgissement, effectivement peut-être poétique, une sorte de lumière, tout à fait.

 

Tu ne vas peut-être pas aimer ce mot, mais une forme de transcendance ?

Si… Si tant est qu’il y ait quelque chose de métaphysique pour moi, ça va se traduire dans la musique, effectivement. Et je ne sais pas quoi, et je ne demande qu’à avoir tort, en plus. Je ne suis pas un athée prosélyte comme Michel Onfray – que je respecte d’ailleurs, là n’est pas la question. Je n’attends que le moment où je vais avoir tort, comme si tous mes pores potentiellement métaphysiques mais pour le moment un peu esseulés étaient ouverts et prêts à recevoir quelque chose… Tout simplement parce que j’ai une sainte horreur de la mort, je n’aime pas du tout l’idée, je trouve que c’est une faute de goût totale [rires]. Si je pouvais signer pour l’immortalité ! Je ne comprends pas ces gens qui disent que c’est parce qu’il y a la mort que nous aimons la vie… Pas du tout ! Nous pourrions l’aimer tout le temps, nous aurions le temps de faire plein de choses… Je ne supporte pas l’idée que tout va être inachevé. Kundera disait que la vie est un brouillon qu’on ne mettra jamais au propre, et c’est exactement ça : nous apprenons vaguement quelque chose de toutes les erreurs que nous faisons, mais c’est très succinct. Nous mourrons adolescents, soixante-dix, quatre-vingts ans, ce n’est vraiment pas assez. J’imagine la sorte de félicité totale et quotidienne de celui qui se dit que quand il sera mort, ce ne sera que le début de tout… Je comprends pourquoi marche si bien cet Islam évidemment politisé où il y a des mecs qui croient vraiment qu’ils vont aller crever et avoir vingt ou cents meufs vierges, même si je ne vois pas pourquoi c’est forcément bien d’être avec des vierges qui ne savent pas nécessairement trop y faire – bon, eux non plus cela dit donc entre puceaux… Bref, je diverge [rires]. Mais j’adorerais vivre en me disant que là, ce n’est que l’intro. J’ai presque une sorte de complexe d’infériorité par rapport à ceux qui croient parce que pour moi, tout ça, c’est tout, alors que pour eux, c’est l’apéro. Mais peut-être qu’un jour je penserai autre chose. Je pense que la proximité de la mort, le vieillissement des artères incline à ça. On se dit : « Merde, c’est déjà fini ! » et on est sans doute plus facilement convaincu… Je ne sais pas. J’aimerais bien terminer vieux catho un peu kierkegaardien, je me verrais bien comme ça. Mais pour le moment pas encore…

Il y en a pas mal qui ont fait ce chemin-là, qui de très décadents sont devenus complètement mystiques…

Huysmans.

Exactement. Pour poursuivre sur la mort, elle est très présente dans Rebellion : l’album s’ouvre sur une citation de Cioran qui dit que sans l’idée du suicide, il n’aurait pas pu supporter la vie (5), il se referme sur cette reprise de « Mon amie la rose » de Françoise Hardy qui dit qu’on est bien peu de chose, il y a cette espèce de présence de LSK qui s’est suicidée… Est-ce qu’avec cet album, tu suis justement le mouvement de Cioran qui a fait l’apologie du suicide toute sa vie mais qui est mort naturellement à 84 ans ? Il aurait aussi tout fait pour empêcher son ami Eugène Ionesco, vraiment suicidaire, de passer à l’acte… Là où dans le suicide réel il y a une sorte d’apothéose paradoxale de la vie, l’idée du suicide est une manière d’apprivoiser la mort ou de la rendre plus tolérable, ce qui peut faire écho avec ce que tu viens de dire. Est-ce que tu t’inscris dans cette lignée ?

Je suis forcément très traversé par l’œuvre de Cioran car je l’ai beaucoup étudiée. J’ai fait un mémoire de philo sur lui ; effectivement, j’en suis très imprégné. J’en suis revenu, mais je le recôtoie un peu comme un vieil ami dont on est un peu fatigué des travers mais pour qui on a beaucoup d’affection. Ce truc de l’idée du suicide comme remède contre le suicide, je pense que nous en faisons l’expérience tous les jours quand nous devons aller à une fête un peu pourrie : tout change quand elle est vers chez soi et qu’on peut se dire qu’on peut partir quand on veut. On aura plus tendance à rester que si on est loin de chez soi et qu’on se retrouve coincé. Pouvoir se dire : « Je peux me barrer à tout moment », c’est un putain de soulagement. Ce truc qui fait que là, par exemple, je pourrais me dire : « J’ai un peu froid, à la limite si je me suicide je n’aurai plus froid ! », je l’ai eu très tôt. Je me souviens que petit, une fois ma mère m’avait engueulé parce que j’avais fait chier ma cousine qui était plus petite que moi. Je l’avais mal pris, j’étais parti bouder et sur la table à manger il y avait un couteau, et je me rappelle m’être dit : « Je n’ai qu’à me planter comme ça je n’aurai plus cet opprobre – même si je n’ai pas pensé au mot opprobre à l’époque ! –, mon chagrin sera fini. »

De façon plus générale, je pense que j’ai un peu ce fonctionnement cioranien qui consiste à expulser mes parts d’ombre dans mes compositions. Je livre un peu mes névroses à l’auditeur, et Cioran devait faire de même parce que tous ses amis disaient que c’était quelqu’un de très jovial qui faisait des blagues tout le temps, ce qui s’entend d’ailleurs dans ses interviews. Mais à côté de ça, il a ses moments où il se décharge. Et puis dans le fond, il a commencé à écrire son premier bouquin vers 20 ans et a terminé le dernier vers 70 ans, or ses œuvres complètes ne font que 1500 pages, c’est peu pour une période de cinquante ans… Il disait qu’en écrivant par aphorismes, c’était comme s’il avait fait tout un développement et n’en livrait que la conclusion, mais toujours est-il qu’il a peu écrit. Il y a ses carnets, mais ce n’est pas des milliards de pages non plus. J’ai aussi toujours un carnet sur moi dans lequel je peux être très élégiaque, et puis ça va mieux en le disant. Je pense que si je peux être porteur d’une certaine jovialité, c’est parce que j’ai presque au sens biologique ces émonctoires, quelque chose en moi qui permet de faire sortir les impuretés plutôt que de les laisser pourrir.

Pour remettre les choses à leur place et ne pas créer un mythe sur cet album, très honnêtement, il était à peu près fini de composer avant le suicide de Marianne. Une partie du morceau qui lui est dédié était faite ; je l’ai réarrangée, j’ai évidemment ajouté les samples… C’est un morceau qui est en partie composé pour elle mais l’album était déjà fini à sa mort, donc je n’ai pas envie de faire un faux mythe d’un album qui en serait imprégné. Ça donne une couleur, évidemment, et il lui est dédié parce que je sais qu’elle aimait beaucoup mon projet. Mais j’ai toujours été un peu fasciné par tout ça. Mon prochain projet solo est autour de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, un petit bouquin d’un Suédois d’une trentaine d’années, Stig Dagerman, qui s’est suicidé juste après. C’est quelque chose qui me hante moins maintenant mais j’ai toujours cette tendance un peu romantico-adolescente à trouver qu’il y a quelque chose d’énorme dans le fait de dire : « OK, moi j’y vais. »

J’ai un autre ami qui s’est pendu il y a à peine deux mois, fin août, et je suis complètement perturbé mais pas seulement par la perte. Ce n’était pas un ami très proche mais quelqu’un que je connaissais depuis longtemps, et ça m’a plus choqué au niveau du geste que dans le cas de Marianne car dans le cas de Marianne, j’ai surtout perdu quelqu’un. J’ai eu moins de latitude pour penser au geste, j’étais surtout marqué la perte. C’était une période absurde pour moi, mon père est mort deux semaines après le suicide de Marianne, c’était très compliqué. Quand notre ami s’est pendu, j’étais bouleversé aussi parce que j’imaginais complètement le moment. Évidemment, réfléchi ou pas, je sais pas et ce moment n’appartient qu’à lui, mais il y a quand même une puissance totale. Je suis beaucoup trop curieux pour l’instant pour avoir envie de passer à l’acte, mais je suis fasciné par les actes totaux. Comme j’ai tendance à être plutôt dans la nuance, je suis toujours fasciné par les gens plus extrêmes. Même si je ne les envie pas, je me dis quand même que putain, là, c’est vraiment hyper franc, c’est d’une honnêteté totale. Quelque chose de complètement vertical : paf, on tranche.

Comment confrontes-tu cette idée du suicide de Cioran à un suicide réel ? Dans Rebellion, les deux semblent cohabiter, mais face à cette sorte de négociation permanente avec la vie, un vrai suicide, c’est un vertige qui vient tout remettre en cause…

Oui, je comprends, dans le cas de Cioran c’est un geste littéraire et forcément, aucun bouquin, aucune mélodie ne tient debout face à quelque chose comme ça. Les bouquins et les musiques seront dans le sillage, seront une sorte de volute de ce geste… Bien sûr. Dans ce cas, il y a tout qui s’efface, mais de toute façon on ne peut pas vivre sans illusion, et lui c’était la sienne. Vraiment le faire, c’est très loin de l’idée de le faire, effectivement, et de ce que j’ai lu de lui, on ne lui connaît même pas de tentative ! Mais de la même manière, quand on a des tracas, même sans qu’ils soient énorme d’ailleurs, s’imaginer son propre enterrement permet de se sentir moins lourd. On cherche des moyens de continuer à vivre, et si le plus paradoxal de s’imaginer mort pour continuer à vivre fonctionne, pourquoi pas ? Je ne sais pas si des proches de Cioran ce sont suicidés, mais j’imagine qu’il ne se la serait pas ramené à l’enterrement en disant : « Non mais moi c’est un peu pareil parce que j’ai l’idée », non. C’est l’abîme le plus total, c’est l’interstice étirable à l’infini…

En méditation, on parle du nirvana : il y a plusieurs stades de méditation, d’abord tu essaies d’avoir une seule idée à la fois, et ensuite de plonger dans l’interstice infinitésimal qu’il y a entre deux idées pour pouvoir l’étendre à l’infini. Le vrai but de la méditation, c’est ça. Le nirvana est le moment où justement, il n’y a même plus de pensée car il n’y a plus de corps pour la penser. Sauf qu’en fait cet espace microscopique est aussi un monde en soi : c’est le même espace qu’il y a entre l’idée du suicide et le suicide. C’est pour cette raison que je n’ai jamais vu ça comme une lâcheté. On revient à la question que je posais tout à l’heure : que peut un corps ? À ce moment-là, ce corps ne pouvait pas faire autre chose que ça, et c’est en soi et en négatif une puissance énorme. C’est la puissance même de la vie. L’inverse de la vie ce n’est absolument pas le suicide, c’est la dépression, l’arrêt des forces vives. C’est une putain de force vive de se buter. Et je pense que le moyen n’est pas anodin du tout, ce n’est pas que pragmatique. Se pendre, ce n’est ni romantique, ni un appel au secours. C’est hyper franc.

 

À ce propos, Inhibition s’ouvre sur « Où se trouve la mort ? », un morceau qui sample Le feu follet de Louis Malle inspiré du bouquin de Drieu La Rochelle

Là, il y a une histoire parce que c’est mon deuxième film préféré [rires] : il se trouve que le dernier album de Love Lies Bleeding se termine par un morceau qui s’appelle « Feu follet » avec d’autres samples de ce film. J’aime bien faire des auto-références que moi seul voit : il y a aussi un morceau de Love Lies Bleeding qui s’appelle « Decline Of The I » sur ce dernier album, et de la même façon, mon prochain projet s’appelle Waiting For My End qui est aussi le titre d’un vieux morceau de Love Lies Bleeding. J’instaure des cohérences, je me fais mes relations moi-même, c’est très onaniste, mais bon… Pour faire quelque chose sur l’inhibition, Le feu follet était incontournable. Et puis il y a la voix complètement pénétrée de Maurice Ronet… C’est venu comme ça, et ce n’est pas impossible que je termine la trilogie par un autre sample du Feu follet pour finir sur le moment où il dit : « J’en ai assez, j’arrête », et faire une structure en chiasme (6). C’est une espèce de conte philosophique, de Candide de Voltaire à l’envers, un mec qui fait son épopée et qui finalement se rend compte qu’en fait non, tout ce que les autres peuvent lui dire ne prend pas. Il dit même : « Quand je touche les choses je ne sens rien… » La conclusion, c’est : « Ça ne prend pas sur moi, salut les mecs ! »

En plus je suis très imprégné de ça en ce moment, c’est complètement conjoncturel mais je viens de finir le journal de guerre de Drieu la Rochelle… Il termine sur la lettre à son frère, ce qui en plus est marrant parce qu’il l’a écrite à son suicide raté alors que je crois qu’il n’y a pas de lettre pour son véritable suicide. Il est mort en 1945 quand il était caché, mais il avait tenté de se suicider début 44 ; c’est là qu’il a écrit la lettre à son frère. Son journal est fascinant. C’est intéressant de voir ce que c’est qu’un collabo nazi pas teubé qui en plus se sape lui-même… Il dit très vite qu’il n’y croit pas.

C’est ce qui est terrible avec Drieu : on a l’impression que quoi qu’il fasse, il n’y croit jamais vraiment…

Mais oui, et il termine en disant qu’en fait c’est le communisme qui va sauver l’Europe. Il était européen avant tout, exactement comme Cioran qui a été séduit par Hitler aussi. Il ne faut pas refaire l’histoire à l’envers : quand tu es dans un pays complètement dans le marasme, au point mort, et que tu vois une sorte d’émulation… Je peux comprendre que certains aient pu se dire : « Putain, là il se passe quelque chose du côté de la jeunesse, c’est le seul endroit dans le monde entier où il y a une émulation du côté de la jeunesse et c’est porté par un mec qui s’appelle Hitler… » En 33, on ne savait pas encore ce qui allait se passer. C’est très facile maintenant de dire qu’il était raciste mais pour Drieu, Hitler c’était Napoléon, c’était un mec qui voulait insuffler un destin à l’Europe (et qui s’est mangé contre les Russes de la même façon d’ailleurs), qui a eu une vision. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette vision, mais nier qu’il y a eu une vraie puissance de ce côté-là, c’est de la mauvaise foi.

Tu as dit plus tôt que tu avais joué avec Diapsiquir. J’ai souvent pensé à ce groupe en écoutant Decline Of The I, notamment en ce qui concerne la forme, avec ce jeu de citations, de samples etc. Comment est-ce que tu choisis ces samples ? Est-ce que ce sont des choses qui t’ont inspiré ou est-ce qu’ils ont plutôt une qualité illustrative ? Et par rapport à ce que tu disais au début à propos d’être du côté du pathos plutôt que du logos, est-ce que ces citations ne ressortiraient pas plutôt du logos justement puisque c’est souvent du discours philosophique, et qu’en plus en tant qu’auditeur on est ensuite tenté de poursuivre la réflexion, d’aller chercher les sources etc. ?

Tout à fait, c’est très pertinent mais justement, la façon dont je travaille les samples est complètement musicale. Je peux entendre un sample avec une idée hyper forte, si le mec a une voix de merde, je ne vais pas le prendre [rires]. Et mes samples sont utilisés de manière musicale, par exemple le morceau « Mother and Whore » avec les samples de La maman et la putain de Jean Eustache m’a pris des heures parce que tout est rythmé. On peut même comparer, parce qu’à l’époque je ne le savais pas mais Diabologum, un groupe de post rock français, a fait un morceau qui s’appelle « La maman et la putain » avec les mêmes samples, mais dans leur cas, ils font de la musique et balancent l’extrait tel quel en fond. Moi je l’ai coupé dans tous les sens, j’en ai changé l’ordre, j’ai supprimé des passages, et à côté de ça je balance des grooves, je m’intéresse à la tonalité de la voix… C’est pour ça que je pense que ces samples-là peuvent être tout à fait appréciés par des gens qui ne sont pas du tout francophones. Il y a une atmosphère qui se dégage de la voix.

Pour prendre un autre exemple, le premier album se termine sur un sample de Pascal Quignard qui parle du désir : il a une voix très rauque, unique. Il dit quelque chose d’hyper puissant sur l’angoisse comme un autre nom du désir, ce que je n’aurais jamais pensé intuitivement d’ailleurs. Je le conçois maintenant, moi-même j’apprends des choses avec les trucs que je balance dans mes chansons, c’est un plus-produit [rires]. C’est une couche supplémentaire. Avant tout il y a la musicalité ; c’est pour ça que certains samples ne sont pas très audibles : sur le morceau « Deus Sive Musica » par exemple il y en a dans tous les sens, il y a Deleuze qu’on n’entend pas très bien, il y a Clément Rosset avec sa grosse voix… J’aime entendre des bribes et les comprendre peu à peu quand j’écoute un morceau, comme dans le black metal. Parfois je me rends compte de quelque chose seulement au bout de dix écoutes, et je préfère largement ça plutôt que de lire les paroles qui sont souvent très faibles. C’est le cas des trucs des années 90 qui pourtant me touchent à fond, mais de manière complètement éthérée, parce que quand je lis le détail des paroles ; la lune, les bois… Emperor, c’est magnifique mais pas littéralement. Si on lisait les paroles comme un poème, on se dirait : « Mouais, d’accord, il retourne dans le passé pour le futur avec ses sorciers, bon, ok »… C’est du sous-Tolkien, mais en en entendant quelques bribes je trouve ça assez fascinant, et j’essaie de faire la même chose, aussi bien avec les paroles qu’avec les samples qui parsèment les morceaux.

En ce qui concerne Diapsiquir, il y a eu une période où j’étais assez proche de Damien [Toxik Harmst], et avoir bossé avec lui a dû m’influencer, je le reconnais. Nous nous sommes connus alors que nous n’avions pas du tout le même mode de vie, le sien étant super extrême et le mien beaucoup moins, mais nous avons vachement accroché notamment musicalement. Nous sommes tous les deux de la même année, 79, ça doit être un truc des gens de 79… Quand nous avons bossé ensemble sur Virus STN, tout était évident. Sans avoir du tout le même mode de vie, il y avait une forme d’évidence. Et j’ai aussi été influencé par cette espèce de liberté qui chez lui est totale. Moi, j’ai des apparences de déstructuration, mais en réalité je retombe toujours sur mes pattes. C’est souvent des choses que je suis le seul à voir ou à comprendre mais j’ai besoin que tel riff qui est refait ensuite en trip hop soit en fait les mêmes accords que tel autre riff… Le meilleur exemple en est le premier morceau de Rebellion, « Lower degree of God’s might » : il semble aller dans tous les sens, ça commence en acoustique avec un son clair, après c’est du black, après c’est du trip hop, après c’est du funeral doom, mais ce sont tout le temps les quatre mêmes accords réarrangés en permanence, ce qui donne une impression de chaos. Ça m’aide d’avoir un cadre, et ce cadre peut être le solfège, la structure musicale… Je n’arrive pas à faire une vraie rupture car je suis trop aux prises avec le champ des possibles. Il y a trop de choix ! Du coup, je préfère avoir un cadre, même ténu. Il y a quelque chose de l’ordre de la frénésie dans ce morceau, mais ce n’est pas complètement sans filet. Donc Diapsiquir, oui, mais un Diapsiquir sans camisole, disons.

Terminons sur « Mother and Whore » : pourquoi as-tu choisi ce sample et ce film ?

C’est mon film préféré, et c’est le premier morceau que j’ai composé pour Decline Of The I avant même que je sache que ça s’appellerait Decline Of The I et que ça allait être sur un concept de Laborit. C’est venu comme ça. En fait, pour Decline Of The I, tout a commencé quand j’ai changé l’accordage sur ma guitare. Pour les guitaristes, je l’ai fait en drop C, ce qui m’a fait aborder mon instrument différemment. J’ai très vite fait des riffs très mélancoliques plus facilement ; c’est ça qui est venu, lourd et mélancolique. Ce morceau aussi c’est à peu près tout le temps le même riff réarrangé en permanence, avec un pont à un moment. Je ne sais plus très bien quand je me suis dit que ça pourrait se marier avec la voix de Françoise Lebrun et que j’allais faire du trip hop avec ça, mais ça a été assez évident. C’est vraiment celui-là le morceau fondateur. Je ne m’étais pas dit que j’allais mettre des samples partout non plus… Je ne le vois pas du tout comme une manière d’ajouter une dimension un peu occulte au morceau, c’est vraiment partie prenante, c’est-à-dire que je compose avec le ton de la voix, ça a vraiment été un dialogue. Je n’ai pas fait toute la musique puis plaqué le sample dessus, ça s’est fait en écho. Je l’ai suivi, d’une certaine manière.

Pour moi, La maman et la putain est un film très juste sur la vie et sur le cinéma. Tous les bons films parlent du cinéma et de la vie en même temps – je pense que le cinéma est du cinéma quand il fait de la mise en abyme. Sinon, il se contente de montrer des trucs et à la limite, la littérature est meilleure à ça. J’ai revu Pierrot le Fou il n’y a pas longtemps : c’est ça le cinéma qui est bon dans son medium. La maman et la putain est génial de ce point de vue-là, et je suis ultra fan du jeu de Jean-Pierre Léaud. C’est la plus grande erreur de casting de l’histoire du cinéma ; il ne joue pas bien mais il a complètement fait le hold-up de tous les films dans lesquels il est apparu justement parce qu’il est dans ce truc à moitié faux mais complètement juste. C’est une espèce de piano désaccordé. Moi, c’est mon idole !

s,725-6920d3

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(1) Tous ces groupes sont français, et cet intérêt pour des auteurs – philosophes comme littérateurs – existe plus ici qu’ailleurs. Pourquoi ? Nous n’en savons pas grand-chose, mais le black metal se tourne souvent vers l’arrière et aime à remâchonner ce qu’il pressent comme ses racines…
(2) L’éloge de la fuite est disponible en intégralité ici. Ce site consacré à Laborit – aptement nommé éloge de la suite – est aussi très riche.
(3) Thèse soutenue dès la grande époque de l’hystérie, notamment par le Vicomte Brenier de Montmorand qui revient sur le cas de notre chère Thérèse .
(4) « La poésie mène au même point que chaque forme de l’érotisme, à l’indistinction, à la confusion des objets distincts. Elle nous mène à l’éternité, elle nous mène à la mort, et par la mort, à la continuité : la poésie est l’éternité. C’est la mer allée avec le soleil. » Georges Bataille, L’Érotisme, 1957.
(5) « Ce qui m’a sauvé, c’est l’idée de suicide. Sans l’idée de suicide je me serais sûrement tué. Ce qui m’a permis de vivre, c’est que j’avais ce recours, toujours en vue. Vraiment, sans cette idée je n’aurais pas pu supporter la vie. » Emil Cioran dans Un siècle d’écrivains de Patrice Bollon.
(6) En effet !

2 réflexions sur “La vie ne suffit pas

  1. Quelle claque que cet article ! Merci pour ce partage, qui remue. Moi qui ai énormément écouté Love Lies Bleeding pendant mes jeunes années, j’ai maintenant des tas de pistes musicales et littéraires à creuser.

    • Merci à toi d’avoir pris le temps de lire ce loooong article, et très contente qu’il t’ait touchée. J’espère que tu vas faire de belles découvertes !

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