Les enfants des monstres

« C'est pourquoi il n'y aurait pas grand sens à rapprocher art et anatomie, si on ne mesurait la part du 
désir comme volonté de représentation surgissant de l'obscurité de ce qui les lie. On ne s'étonnera pas 
alors que les enjeux du « théâtre anatomique » soient tout à la fois métaphysiques, érotiques et politiques. 
Ainsi, cherche-t-on à fermer ses affolantes perspectives intérieures, qu'il s'ouvre plus grand sur notre abîme.
Alors, s'agit-il d'un théâtre de la mort, quand la subversion spectaculaire qui a présidé à sa naissance 
continue d'être son secret de vie ? » 
Annie Le Brun

Le 25 mars 2016 à Paris fermait le musée Dupuytren. Caché dans les replis de la faculté de médecine, sa localisation mystérieuse comme ses horaires d’ouverture rédhibitoires testaient la volonté de ses visiteurs, et pour cause ! De la volonté, il en fallait pour s’immerger parmi ses tumeurs défigurantes, ses fœtus tourmentés et ses pathologies diverses. Cires anatomiques, bocaux de formol, squelettes : le musée, créé en 1835 après la mort du baron Guillaume de Dupuytren et grâce au leg de celui-ci, comptait pas moins de 6200 pièces, et constituait l’une des plus grandes collections d’anatomie pathologique d’Europe.

Évidemment, la simple idée qu’un musée puisse fermer pour de sombres histoires de financement nous attriste, mais nous sommes d’autant plus inconsolables qu’avec celui-ci, c’est une partie de nous qui disparaît. Nous devons beaucoup à la rencontre de ces frères (ou sœurs ?) siamois, enlacés, partageant en une même cage thoracique le même cœur, en qui nous avions reconnu non seulement nos semblables, nos frères (ou sœurs ?), mais en plus la représentation la plus concrète de nos fantasmes de fusion amoureuse les plus échevelés (hélas !, nous vous laissons la pénible tâche de tirer des conclusions de l’âge du décès de ce couple idéal).

Allons plus loin. Qu’est-ce que cela signifie, de remiser toutes ces malformations, ces maladies, bref, ces monstres dans des caves, loin des regards curieux et/ou impressionnables ? Cette collection de pas moins de 6200 manières différentes d’aller de travers que le corps humain a inventé avec une inépuisable créativité ? Le musée Dupuytren est – pardon, était – une sorte de cabinet de curiosité d’homme de la Renaissance, avec une idée fixe, certes, mais on y retrouvait avec ébahissement la variété infinie des formes que peut prendre la vie, et, corollaire inévitable, la mort. En cela, il formait avec la statue d’Allouard qui trône toujours – mais pour combien de temps ! – dans la cour de la faculté de médecine un double memento mori salutaire. En fermant ses portes, on nous montre que non seulement les potentialités fantaisistes et mortifères du corps humain sont intolérables – la médecine ne ménage pas ses efforts pour les éradiquer – mais qu’elles sont de plus inenvisageables, l’ordre et le progrès mettant les choses bien à leur place, c’est-à-dire loin des yeux : les malades et les fous dans des hôpitaux blancs et propres, les morts en tas de cendres dans des urnes de bon goût, et la difformité dans un passé lointain. Le fait que tout cela soit irrévocablement une partie de nous passe à la trappe, évidemment. Le travail artisanal voire artistique (ces cires !) mis en œuvre pour y donner forme, de même. Et que sont des monstres qui ne sont plus montrés, ni vus, même par l’intermédiaire de représentations ?

L’héroïque Annie Le Brun faisait remarquer, au sujet de l’essor de ces cires anatomiques comme de celui presque concomitant du romantisme le plus frénétique, qu’on pouvait « mettre en parallèle la volonté transgressive de voir et de faire voir qui les a suscitées avec une volonté idéologique qui cherche à effacer toute singularité organique pour mieux nier l’individu. » Une fois de plus, on dirait bien que la-dite volonté idéologique a pris le dessus.

Adieu Cœur double ! Adieu kyste chevelu célébré par Lautréamont ! Adieu enfant harlequin, veau à deux corps et organes formolés ! Puissiez-vous refaire surface en des temps administrativement plus cléments !


  • La triste nouvelle
  • Les belles photos qui illustrent cet article proviennent de la série Monstruosité, beauté extrême de Jean-Luc Dubin.
  • Les adieux de LMG
  • Annie Le Brun, «Une perspective contre nature », De l’éperdu, 2000
  • Suivons les recommandations de Lautréamont : « La potion la plus lénitive, que je te conseille, est un bassin plein d’un pus blennorrhagique à noyaux, dans lequel on aura préalablement dissous un kyste pileux de l’ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce enflammé, renversé en arrière du gland par une paraphimosis, et trois limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras ouverts, comme un pou résèque, avec ses baisers, la racine d’un cheveu. » Trop tard donc pour aller contempler cette star des kystes, dont on peut retracer l’histoire jusqu’à celui qui l’a découvert, Jean Cruveilhier.
  • Enfin, les enfants des monstres pleurent leur désespoir

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