Genius loci

Discussion avec Aluk Todolo

« [L]e lien entre spiritualité, beauté et unicité est au centre de l'expérience du chaos en musique.
La voix s'assume comme un son unique au monde, comme événement et comme matière.
Et l'auditeur se retrouve dans la position de rencontrer et de connaître plutôt que de savoir et comprendre. » 
Théo Lessour, Chaosphonies

À deux pas du centre Pompidou, derrière les statues de la fontaine Stravinsky et une fresque de street art incitant on ne sait qui au silence, se dresse l’église Saint-Merry, à laquelle pas grand-monde ne prête attention. Si elle n’a pas les dimensions extraordinaires de Notre-Dame, où par contre tout le monde se presse, elle a en le même plan, et son gothique certes plus tardif n’en mérite pas moins le coup d’œil. Mais c’est surtout pour son histoire singulière qu’elle nous intéresse : on vous épargne les aventures de Saint Médéric pour en venir immédiatement à ses usages pour le moins variés. Son cloître était au XIVe et au XVe siècles (et au grand damn du curé) un haut lieu de prostitution (1), et puis elle fut réquisitionnée à la Révolution pour devenir une fabrique de salpêtre, dont on avait grand besoin à l’époque. Vous commencez à sentir le soufre ?

Située dans le quartier historique des alchimistes (la maison de Nicolas Flamel et de la dame Pernelle, la tour Saint-Jacques, et même le Temple de Paris ne sont pas loin), elle présente plusieurs particularités architecturales tenant plus de l’ésotérisme que du catholicisme bon teint. Ainsi, point de Jésus ou de Marie : on y pénètre en passant sous une étrange créature hermaphrodite en laquelle on a coutume de reconnaître le Baphomet (2). Est-il d’époque ou a-t-il été rajouté lors des rénovations du XIXe siècle ? Il est difficile de trancher, mais peu importe, ça ne s’arrête pas là : sous une voussure, on trouve un escargot, autre symbole alchimique de l’hermaphrodite, et en haut du vitrail du transept nord, un pentacle inversé, rien que ça. De là à en faire un haut lieu de l’occultisme, il n’y a qu’un pas, qu’ont franchi allégrement une poignée de sociétés secrètes trouvant refuge dans l’enceinte de Saint-Merry, comme les théophilanthropes à la fin du XVIIIe siècle ou le Grand Lunaire au début du XXe.

Ces derniers temps, on y produit occasionnellement des concerts ; c’est ainsi qu’en 2016 y a joué Aluk Todolo. Ce n’est pas le seul groupe à s’y être produit, loin de là, mais si nous nous y arrêtons, c’est que la résonance créée par cette musique – du rock occulte, pour reprendre les termes par lesquels les musiciens ont choisi de la définir, et pour intituler un album pétri de notions alchimiques – en ce lieu – une église occulte, comme nous venons de l’illustrer extensivement – nous paraît unique, riche de vibrations et d’échos. Théo Lessour nous rappelle qu’avant nous, les chauves-souris « savaient depuis longtemps que son et espace ne sont pas deux choses différentes » (3). Cela saute aux oreilles humaines dans l’écho justement, ce phénomène acoustique dans lequel les Grecs entendaient la voix d’une nymphe éconduite, Écho (4). Voix unique aux déclinaisons multiformes, infinies, aussi nombreuses que le sont ses caisses de résonances, qui peuvent être autant externes (le lieu) qu’internes (le son émis). Voix, c’est ainsi qu’Aluk Todolo a décidé d’intituler son dernier album, et comme l’écho, sa musique instrumentale résonne à l’infini, comme diffractée par la multiplicité des lieux où elle est jouée et des subjectivités qui la reçoivent.

Au Moyen-Âge, le miroir était un style littéraire (5). Traité de moral ou d’éthique à visée édifiante, il était destiné à faire jouer les reflets – les actes étant les reflets de l’âme, la création étant le reflet de Dieu. De la même manière, à Saint-Merry et ailleurs, Aluk Todolo fait miroiter les voix intérieures de l’auditeur autant que celles des esprits du lieu. Avant d’être un poncif éculé, l’image du musicien inspiré, possédé est l’un des idéaux du rock’n’roll depuis ses débuts, l’un des endroits où sa nature radicalement primitive et dionysiaque est la plus éclatante. Les musiciens d’Aluk Todolo parlent volontiers de procédés médiumniques au sujet du processus de composition et lorsqu’ils jouent, ils ont l’air possédés, transcendés par une puissance stupéfiante en laquelle chacun verra ce qu’il veut. Peut-être, justement, le génie du lieu.

En raison d’un malencontreux coup du sort, nous n’avons pas pu nous rendre à ce fameux concert à Saint-Merry, mais nous nous sommes rattrapées quelques mois plus tard au Périscope de Lyon. Là, sous le prétexte d’une interview pour Radio Metal, nous avons pu discuter avec le guitariste, Shantidas Riedacker, et le bassiste du groupe, Matthieu Canaguier, de ce « son unique au monde » qu’est leur musique, krautrock, noise, black metal, rock du fond des âges, échos de vibrations primordiales. Nous la repostons ici ; voici leurs voix.

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Église Saint-Merry (France), avril 2016, ©Andy Julia

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Hantologie I

Le message automatique

Il y a quelques années, nous nous sommes rendues un peu par hasard à la maison de Victor Hugo pour y voir l’exposition intitulée Entrée des médiums, attirées par la promesse de tables tournantes et de photographies médiumniques. Nous ne fûmes pas déçues : en plus de découvrir l’élégant salon chinois de Victor (1) et de rencontrer un singulier personnage obsédé par l’angoisse d’être enterré vivant et par le chiffre trois (« Regardez, dans ce tableau encore ! »), nous fûmes plus que servies en matière de manifestations spectrales. Pourquoi vous parler d’une exposition fermée depuis des lustres, nous demanderez-vous. Eh bien d’abord parce que le catalogue est un très bel objet et qu’il vaut le coup d’œil. Mais aussi parce qu’elle retraçait, de Victor Hugo à André Breton, un processus d’intériorisation des spectres et de la « bouche d’ombre » tout à fait fascinant et même, à nos yeux, déterminant. En effet, chez Victor Hugo comme dans toute la tradition médiumnique, ce qui s’exprime, ce sont des esprits, divinités obscures ou âmes errantes, bref, un élément extérieur perçu comme une altérité radicale. Il n’est plus question de cela chez André Breton qui, en dépit de son enthousiasme pour les médiums, ne croit pas le moins du monde aux fantômes. Entre temps, Freud est passé par là, et une lame de fond née au XVIIIe siècle (2) substitue les replis opaques du dedans à l’infinité mystérieuse du dehors. On va donc du spiritisme le plus échevelé (les dessins étranges et délicats de Victorien Sardou) à l’art brut (les figures fantomatiques de Madge Gill) en passant par des choses beaucoup plus méthodiques (le surréalisme, donc) voire par la supercherie plus ou moins éhontée (la photographie spirite). Et au milieu de tout ça, un grand absent : Austin Osman Spare.

Dessin automatique - Austin Osman Spare 1

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Âmes sœurs

« La plus jeune sœur vient à moi comme l’incarnation de ma pensée la plus belle. Sa robe était du même violet que le soir. Cette femme m’évoquait la fragilité de la nacre et la tristesse altière des cygnes noirs au sillage obscur. Répondant à mon silence, elle murmura :
“J’ai cherché dans cette ombre non point la paix, comme l’Exilé frappant aux portes du monastère, mais l’Infini.”
Et je vis que son visage ressemblait au divin visage de la Solitude. »

In Solitude - Sisterséparation

Renée Vivien, « Les sœurs du silence » in La dame à la louve, 1904 | In Solitude, Sister, 2013

Loudun

« Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
ondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux ! »
Arthur Cravan

Il y a en ce monde bien des choses qui nous laissent pantoises. Ainsi récemment, alors que nous écoutions, frémissantes, un Robert Alexis fort en verve dans Mauvais Genre sur France Culture, nous apprîmes avec effarement que Les contes d’Orsanne du-dit auteur s’étaient très mal vendus et, pire encore, n’avaient rencontré qu’une molle indifférence. Nous nous souvenions d’un roman aux allures de miroir brisé et d’une figure tutélaire que nous ne rencontrions pas pour la première fois, Urbain Grandier. Nous y sommes retournées.

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