Drawing Down The Moon

« Il parlait tant du fait que la lune était plus grande et plus proche et plus puissante au Pérou que je finis par lui confesser que lorsque j’avais seize ans, je prenais des bains de lune car je pensais qu’ils influenceraient ma destinée, me vaudraient une vie plus mystérieuse, une vie nocturne. J’avais entendu dire que les effets de la lune étaient dangereux. Cela me tentait. À Richmond Hill, dans ma chambre, je m’allongeais nue où la lumière de la lune tombait de ma fenêtre ouverte, en été, m’y baignant et rêvant du genre de vie fantastique cela me créerait.
Je ne pensais pas à l’époque que la lune et la mer étaient des symboles de l’inconscient, et que ce serait le royaume qui m’attirerait, que j’aurais envie d’explorer, d’habiter, d’écrire. »

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Pendant l’Antiquité, la spécialité des sorcières de Thessalie était, dit-on, de faire descendre la Lune, de la faire se rapprocher de la Terre pour y puiser pouvoir et influence, faire venir la pluie, changer l’argent en or, ou encore à des fins de magie érotique. Les lunes que font descendre les non-pareilles âmes d’Atala sont quant à elles plurielles et décadentes ; elles forment une cosmogonie au centre de laquelle trône le sélénite plus encore que solaire Jean de Palacio. Galerie de portraits, constellation de citations, auteurs et références fin-de-siècle, ode au crépusculaire et aux aubes nouvelles : je n’ai jamais rien lu de semblable et je retournerai souvent y puiser. Une pleine lune éclatante commence justement à décliner : c’est le moment rêvé pour se ruer dessus tant qu’il en est encore temps !

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The Diary of Anaïs Nin Volume 2 1934-1939 (traduction maison) | Melancholia, Lars von Trier, 2011 (oui, je sais, ce n’est pas le même astre, mais le principe reste à peu près le même) | Drawing Down the Moon, Beherit, 1993 (ne me parlez pas de Wicca : les meilleures sorcières thessaliennes du vingtième siècle se trouvaient en Finlande, c’est ainsi)(au passage, car je ne peux pas résister, en voilà une reprise toute aussi finlandaise, toute aussi lunaire, toute aussi enchantée par Reverend Bizarre)

Herbes du diable I

Mai 2018. Depuis quelques années, les sorcières sont partout. Loin des covens wiccans, elles se sont multipliées, ont pris toutes les formes, remis à jour certaines pratiques – politiques ou médicinales –, suscité des merveilles éditoriales, inspiré des ouvrages fondamentaux. Elles se sont parfois perdues, ont pu être dévoyées, mais de ça, nous ne parlerons pas. Si toutes ces sorcières ont pu se revendiquer telles, c’est sans doute parce que ce n’est plus un anathème : longtemps (toujours ?), ce nom de sorcière a été imposé du dehors. Le corps qu’il qualifiait était essentialisé autant que faire se pouvait (grâce à la marque du diable ou aux logorrhées justificatives d’un Heinrich Kramer (1), par exemple), la sorcellerie ne pouvant donc être combattue que par la mort, contrairement à la possession. Les sorcières n’ont existé que parce qu’on les a fabriquées.

Il y a quelques années, à l’hôtel de Soubise à Paris, on pouvait voir une exposition intitulée Présumées coupables, qui avait choisi pour visage Renée Falconetti, la Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, sorcière qui avant d’être récupérée de toutes parts par des individus peu recommandables, a été condamnée à mort pour hérésie, comme bien d’autres avant et après elle. C’était à celles-ci que l’exposition était consacrée : sorcières, empoisonneuses, infanticides, pétroleuses, traîtresses. Des femmes inculpées pour avoir mis à mal l’idée éthérée de la féminité plus encore que pour d’éventuels crimes objectifs, destructrices et pas génitrices, ayant enfin le mauvais goût d’avoir un corps, ce qui vaut bien un petit passage à la question ou une coupe de cheveux gratuite. L’exposition en elle-même avait bien des qualités, dont une scénographie agréable qui rendait accessible un matériau pas nécessairement évident à mettre en valeur – des documents d’archive, donc –, ainsi qu’une sobriété et une absence de dolorisme assez agréables, mais ce qui a retenu notre attention, c’est qu’on y voyait bien que la figure de la sorcière était la matrice de toutes les autres.

Le premier à envisager à sa manière la sorcière comme fondation, c’est sans doute Jules Michelet, dont les préoccupations de forme – une conception de l’histoire à la fois scientifique, nourrie de l’étude méthodique des archives, et romantique, où la fiction et le souffle de la langue ont leur place à part entière, voire nécromancienne puisqu’il s’agit de faire parler les morts – comme de fond – obsession singulière pour la féminité, notamment dans ce qu’elle a de plus matériel – semblaient le destiner particulièrement à s’intéresser à la sorcière, qui sous sa plume apparaît pour la première fois plus victime que coupable, production d’une société et d’une époque plus que d’un pacte démoniaque. Jeanne Favret-Saada, anthropologue passionnante et grande spécialiste de la sorcellerie, a consacré une préface à l’ouvrage (2) où elle suggère que l’empathie de l’auteur pour son sujet est dû à une identification : ce que Michelet perçoit chez lui en tant qu’intellectuel et chez les sorcières, c’est que les sources du savoir sont, par essence, sataniques, c’est-à-dire menaçante pour l’Église (et bien d’autres institutions, les sociétés sécularisées n’en ayant pas fini avec les sorcières). Comme le savoir des sorcières que l’on n’a jamais pu dénier – et qu’on a donc vigoureusement condamné – est la connaissance des simples, penchons-nous sur quelques belles plantes, et profitons-en pour ausculter la descendance de cette sorcière de Michelet.

Au cinéma notamment, elle est pléthorique, preuve que ce brave Jules a mis le doigt sur quelque chose de fondamental. Le bal est ouvert dès 1922 par le Suédois Benjamin Christensen qui, avec Häxan (La sorcellerie à travers les âges), livre une adaptation singulière et atemporelle de l’œuvre de Michelet, tant dans le contenu que dans la méthode : Christensen prend la peine à la fin de son film de suggérer que les hystériques de Charcot sont les nouvelles sorcières… Mais c’est sur trois autres sorcières cinématographiques – trois, évidemment, comme les trois sorcières de MacBeth – que nous avons décidé de nous pencher, trois présumées coupables qui ont de quoi hanter le monde moderne : Jeanne dans Belladonna d’Eiichi Yamamoto, Thomasin dans The Witch de Robert Eggers, et enfin elle dans Antichrist de Lars von Trier.

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