La Mort Propagande

4. « Wherever I wander, wherever I rove »

Et dire qu’il y a eu un moment où je pensais qu’une périodicité trimestrielle pour La Mort Propagande était un objectif raisonnable, d’une sagesse impeccable à côté de l’idéal d’une newsletter mensuelle – décidément, on se connaît mal, et même à mon âge avancé, on peut encore être complètement aveuglée quant à ses propres capacités. Malgré mon confortable manque d’ambition, je peine à tout faire tenir en une vie (il m’en faudrait au moins trois : une pour lire et écrire, une pour vivre, et une pour financer les deux autres) : quand je travaille peu je suis angoissée, quand je travaille plus je suis stressée, et puis je n’ai plus le temps pour rien – la musique entre autres choses.

Ces longues circonvolutions pour dire les premiers mois de 2026 ont été presque uniquement consacrés à de la musique qui se laisse sans trop de mauvaise grâce dissoudre en fond sonore ; des heures et des heures de dark ambient écoutées en remède à l’inattention, à l’indisponibilité, au silence. En tombant sur une sorte de split live In Slaughter Natives/Deutsch Nepal1, j’ai découvert les sorties du label/projet néerlandais Mort Aux Vaches. En plus de son nom plein de charme, ce point de convergence entre un vénérable label amstellodamois de musique expérimentale, Staalplaat, et la radio publique VPRO propose une sélection foisonnante et variée que je n’ai toujours pas fini d’éplucher.2

J’ai commencé à me dépêtrer de cet hiver à l’équinoxe, comme de juste, où coup sur coup, Neurosis a sorti un nouvel album inespéré, et j’ai su que j’allais pouvoir assister au Roadburn. Deux piqûres de rappel à la suite : hé, mais j’aime ça, en fait, j’ai besoin de sentir cette batterie-pulsation cardiaque, ces voix, ces êtres humains qui s’immiscent dans mes conduits auditifs, y balaient tout comme le vent. Bizarrement, j’ai longtemps plus aimé Neurosis en théorie qu’en pratique, mais cet An Undying Love For A Burning World, son soleil sombre, sa détermination et son intensité m’ont vraiment aidée à me remettre d’aplomb. Quelques mois plus tard, j’ai eu la chance de pouvoir faire deux longues interviews, d’abord avec Aaron Turner qui vient de rejoindre le groupe, puis avec Steve Von Till, et j’ai été très touchée par ce que j’y ai entendu. Et puis Steve Von Till m’a donné la tape dans le dos/le coup de pied aux fesses qu’il me fallait en, en substance, me rappelant que ma pièce à l’édifice collectif que représente une certaine vision du monde, une certaine idée de la musique, une relation vitale à la lourdeur, peut-être, était aussi nécessaire que les autres, alors voilà : je me remets, clopin-clopant, au turbin.

Un peu échaudée par les proportions débordantes de la dernière édition, je vais, cette fois-ci, essayer de faire bref en parlant de chansons plus que d’albums. Ces idées d’édifice collectif et de projets bicéphales m’ont donné envie de me pencher sur l’épineuse question des reprises, j’en ai donc choisi deux paires.

Où je vis, les groupes de reprises pullulent. Le long des routes fleurissent des affiches improbables, Metallica-Nirvana-Pink Floyd, Taylor Swift, Elvis, Joy Division et les Bee Gees… Il faut y regarder à deux fois et l’effet déréalisant est spectaculaire : non seulement on ne sait plus en quelle année on se trouve, mais on a l’impression d’être passés dans un monde parallèle où le temps ne coule plus, où il s’accumule en flaques, en étangs marécageux. Ma plus grande surprise a été le succès de ces groupes, qui font office d’assurance pour les salles qui les programment de remplir les caisses à peu de frais. Pour la créativité, on repassera, mais apparemment, voilà où nous en sommes.

Et puis il y a les reprises-réappropriations, exercice ambigu où l’hommage se retrouve à cohabiter avec une sorte d’effort de correction de l’original. C’est parfois un succès, parfois complètement superfétatoire, voire vaguement insultant, mais ça a le mérite d’établir des ponts entre des scènes ou des artistes qui ne se toucheraient pas autrement. Mes reprises préférées, ce sont celles qui continuent un rapport ancestral à la musique, où l’on reprend – prend à nouveau – des mots et des mélodies dont le souvenir s’évanouit dans le fond des âges, comme on continue de parler de Gilgamesh, d’Orphée et Eurydice, de Vassilissa la Belle, comme on s’agrippe à un fil sans trop savoir où il mène, simplement pour pouvoir le tendre à la personne qui suivra.

Rosa Anschütz – « My Heart’s in the Highlands »

Ainsi sur Interior de l’Allemande Rosa Anschütz, je tombe sur des mots centenaires mais familiers, provenant d’un poème de Robert Burns, « My Heart’s in the Highlands ». Ils appartiennent à une autre époque (la fin du XVIIIe siècle) et à un autre lieu (l’Écosse) mais ont roulé au fil des siècles jusqu’à nous, via notamment une mise en musique par le pape du minimalisme Arvo Pärt. Ils se nichent tout naturellement, prononcés par une voix veloutée et auréolés d’orgue, dans l’intérieur sombre et cotonneux de cet album un peu à part dans la carrière de la musicienne, austère, intimiste voire introverti, qu’on imagine quelque part entre le redoutable Desertshore de Nico et Living Torch de Kali Malone. De quoi titiller le vide qu’on a dans la cage thoracique.

Sightless Pit – « The Ocean of Mercy »

Quelques mois plus tôt, j’avais déjà reconnu ces quelques vers au milieu de l’intimidant Grave of a Dog de Sightless Pit. Réunissant trois musiciens qui s’y connaissent en noirceur et en abrasion – Kristin Hayter de Lingua Ignota, Dylan Walker de Full of Hell et Lee Buford de The Body –, il est aussi éprouvant qu’on peut se l’imaginer, avec ses nappes de noise, ses beats sans répit et son chant tourmenté. « The Ocean of Mercy » pourrait presque y former un répit, si ce n’était pour la nostalgie terrible des vers de Burns, dont on entend surtout le poignant adieu au monde3, portée par un orgue ici aussi (peut-être parce que Pärt est indépassable, peut-être parce que la rémanence du bourdon exprime l’autre rémanence – le souvenir – de l’autre bourdon – le mal du pays) et par l’incomparable voix de Kristin Hayter, qui se déploie en vagues jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que le ressac. L’océan du titre est là ; la miséricorde, on ne sait pas trop.

Difficile d’écouter ces morceaux sans avoir le cœur lourd : celui qui n’est plus à sa place (« my heart is not here ») en trouve une dans notre poitrine ; il y vit quelques battements de plus, avant de s’évanouir à nouveau. Sans que j’y aie vraiment pensé à l’avance, on le retrouve, accompagné des biches pourchassées, dans mon autre paire de reprises. « La complainte de la Blanche Biche » est encore plus ancienne que « My Heart’s in the Highlands » (Wikipédia la fait remonter au XVIe siècle), et comme souvent, on en a oublié l’auteur (l’autrice ?), mais cette fois-ci, c’est la perspective de la proie qui est adoptée, et plus celle du chasseur qui erre dans les landes. La narratrice-biche elle aussi se retrouve mise en pièce (« ma tête est dans le plat et mon cœur aux chevilles »), pas par la nostalgie, mais par son propre frère – autant dire qu’on ne sort pas tellement des humeurs moroses.

Sophia Djebel Rose – « Blanche Biche »

L’un de mes albums préférés de 2025 était Sécheresse de Sophia Djebel Rose, et on y retrouve, au milieu de mélopées tantôt solaires, tantôt crépusculaires, l’ancestrale « Blanche Biche ». Soulignée d’une guitare aussi expressive que la voix et, une fois encore, d’un long bourdonnement omineux, elle déroule en neuf minutes la mélancolie, la colère rentrée et les trépidations de la chasse. Pas question d’affadir le folklore : comme Milkweed, la musicienne en fait rayonner les entrailles obscures. Pièce de résistance d’un album qui reste tout au long étrangement atemporel, à la fois très contemporain dans ses sonorités et son rapport au passé et très années 1970 (un petit côté Catherine Ribeiro ?), elle en résume les humeurs et l’amour des métamorphoses, animales, végétales, liquides.

Malicorne – « La blanche biche »

Et c’est dans les années 1970 justement que je trouve une précédente blanche biche, chez les incontournables hippies médiévaux de Malicorne. Alors qu’on se souvient surtout d’eux pour leur utilisation d’instruments souvent anciens qui élargissent le spectre de ce qu’on entend généralement dans la folk et a fortiori le rock, c’est un instrument étrangement moderne qui est utilisé pour « La blanche biche » : un orgue à voix, sorte de synthétiseur-ancêtre de l’échantillonneur. Une série de voix désincarnées accompagnent donc celle de Marie Yacoub et les harmonies de ses camarades, comme si toutes celles qui avaient chanté la complainte avant elle la hantaient, comme si dans ce morceau vaporeux, presque translucide, on pouvait voir par transparence l’accrétion du temps. Là encore la continuité se manifeste dans l’étirement infini du drone4, ce bourdonnement qu’on prend en vol, qu’on imagine sans début ni fin, enveloppant, utérin, unique. Je n’avais pas vraiment prévu que ce soit mon fil rouge, mais je suis contente de le voir se cristalliser ainsi : je n’aurais pas pu imaginer meilleure matérialisation des reprises idéales, celles qui prouvent que tout continue, que rien n’a jamais vraiment été achevé.

La bannière-danse macabre de La Mort Propagande a été dessinée par la valeureuse et infiniment douée Fève D. Qu’elle en soit vivement remerciée !

1 Après 8968765 écoutes d’une autre collaboration de Deutsch Nepal, cette fois-ci avec The Moon Lay Hidden Beneath A Cloud, l’EP A Night In Fear.
2 J’y ajoute ici la session de Muslimgauze car elle est fantastique mais n’est pas rangée avec les autres sur le site.
3 « Adieu aux montagnes, hautes et couvertes de neige / Adieu aux straths et aux vallées verdoyantes d’en-dessous / Adieu aux forêts et aux bois sauvages / Adieu aux torrents et aux crues bruyantes » – quelques vers supplémentaires s’effritent dans la distorsion.
4 « Drone, not drones » (peu ou prou : « Un bourdonnement, pas des bourdonnements »), rappelle Alan Sparhawk de Low après une version incroyable – liquide, chatoyante, étirée à l’extrême – de « Do you know how to waltz? » à un festival de rock il y a une dizaine d’années.

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