Point de l’absolu

« Peut-être que quelque chose a craqué – quelle absurdité –
peut-être ai-je « appris à vivre » en cassant mes os sur les routes, en me déchirant le cœur aux ronces…
en m’apercevant que le but est pire que le point de départ. »
Colette Peignot dans une lettre à Ella Maillart1

« Oui, tous les chemins sont ouverts, mais ils ne conduisent nulle part, nulle part. »
Annemarie Schwarzenbach2

Pourquoi enchaîner les kilomètres ? Par centaines, milliers, plus encore ? Les soubassements des récits de voyage sont souvent à peu près les mêmes : il s’agit de partir pour trouver autre chose, quelque chose à poursuivre nuit et jour, à pourchasser dans les recoins, voire à halluciner et superposer (ou imposer) à la réalité. Pour se débarrasser de son soi comme d’une exuvie, peut-être, et là aussi, trouver, idéalement, autre chose. Des pages flamboyantes ont été ainsi écrites sur des paysages opaques, hiératiques, enchanteurs et/ou hostiles ; des formes d’humanités nouvelles ou oubliées ; des dérangements des sens voire du sens. De tout ça, La voie cruelle d’Ella Maillart en est gorgée : le style de l’autrice est sobre, son regard affûté, et ses tourments personnels n’empêchent jamais le dehors de respirer.

En 1939, Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach décident de quitter leur Suisse natale en voiture pour rejoindre l’Afghanistan3. Les deux sont trentenaires, et déjà écrivaines et bourlingueuses chevronnées – c’est d’ailleurs l’écriture qui permet à l’une comme l’autre de parcourir le monde ainsi. Quelle est l’autre chose, ici ? Comme toujours, elle est protéiforme, résultat de tensions externes et internes qui aboutissent invariablement à mettre un pied devant l’autre. Maillart comme Schwarzenbach4 ont observé avec inquiétude la montée du nazisme autour d’elles. En quittant cette Europe prête à s’effondrer sur elle-même, elles cherchent à voir comment, ailleurs, on vit encore sans avoir à s’auto-dévorer.

La seconde guerre mondiale commence quelques mois après leur départ, et au fur et à mesure de leur voyage, le monde extérieur, intouché par l’Europe, s’effrite comme un fantasme et recule comme la ligne de l’horizon. On croise des nazis en Iran, l’URSS étend ses longues mains loin au Moyen-Orient, et en Afghanistan, le mode de vie des nomades, que Maillart admire et dont elle chérit les enseignements – un peu comme, à la même époque la fascinante herboriste Juliette de Baïracli Levy5 –, est déjà menacé de toutes parts : « Pourquoi notre civilisation mine-t-elle, sape-t-elle, corrode-t-elle tout ce qu’elle touche ? » Faut-il revenir en Europe ? Où mettre ses forces, comment combattre ? Les deux voyageuses accumulent plus de questions que de réponses. Derrière les éblouissements et les réflexions inquiètes, une angoisse profonde et insidieuse me rappelle la belle et ténébreuse Mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach, écrite quelques années plus tôt.

« Et pourtant, chaque jour a une aube et un crépuscule qui brûlent comme le feu de l’enfer,
et des heures vides qui se suffisent à elles-mêmes, mais pas à moi. » 
Annemarie Schwarzenbach, La mort en Perse

Ella Maillart se rend en effet rapidement compte que l’altérité ne se trouve pas seulement dans le désert, les ruines et les villes tentaculaires, mais aussi à ses côtés, aussi insaisissable et fidèle que l’horizon : La voie cruelle est le portrait (posthume) de Christina, avatar de sa comparse. Car si Maillart lui a demandé de se joindre à elle sous le prétexte d’étrenner la Ford que le père d’Annemarie lui a promise, c’est d’abord par amitié, pour l’aider à se sortir d’une mauvaise passe qui avait mené Schwarzenbach de la dépression à la désintoxication (elle est morphinomane) à la dépression à nouveau. Une tentative de sauvetage qui se teinte d’apprentissage de l’échec, car comme la politique, ses démons, on ne les fuit pas. Mais cette amitié est aussi belle que le soleil couchant, que le bleu du ciel, que la tour de Gonbad-e Qabous ou la grande mosquée de Boukhara. Malgré la camaraderie qu’impose le voyage, elle est tissée de sollicitude un peu distante (elles se vouvoient), d’observations patientes et d’admiration. Maillart, à la vitalité certes intranquille mais inébranlable, s’étonne et se chagrine des difficultés que traverse, voire s’impose, son amie, mais elle ne se dépare jamais d’un respect profond pour son talent et la radicalité de son rapport au monde : son exigence, son intelligence et son amour de l’absolu.

Au détour d’une autre lecture, je découvre une sorte de précédent à cette amitié. À la fin des années 1920, Ella Maillart rencontre en effet Colette Peignot. Les deux s’intéressent à l’URSS, où elles voyageront – séparément – en 1930. Se noue au fil du temps une amitié dont il nous reste une poignée de lettres et une photo à la fois triviale et quasi mythique où comme une Parque, Peignot dévide la laine que Maillart utilise pour son tricot. Dans une lettre écorchée et lumineuse, plus affectueuse et nue que les précédentes, la première écrit à la seconde : « Un jour j’ai retrouvé une lettre de toi – Tu disais m’aimer pour un certain « point de l’absolu » ». Chez Colette Peignot comme chez Annemarie Schwarzenbach, ce point de l’absolu est plus aigu que chez beaucoup, extrémité de lignes de crête où elles se sont accrochées avec obstination, intégrité et une rare clarté de vision. Entre les lignes – celles-ci et celles des mots –, on lit l’amour d’Ella Maillart pour ses amies prises dans les mâchoires de l’absolu, sa loyauté, ce qu’il y a d’infiniment précieux dans les quêtes de vérité, d’intensité partagées, entrevues, échangées.

Une mythologie pesante et ténébreuse font largement considérer les morts prématurées de l’« ange dévasté »6 et de la « sainte de l’abîme »7 comme prévisibles, nécessaires, bien méritées, dans le fond, bien que Colette Peignot soit morte d’une tuberculeuse contractée enfant et Annemarie Schwarzenbach, d’un accident de vélo : c’est pourtant vivre que veulent celles qui se consument, pas mourir. Ella Maillart ne sauve ni l’une, ni l’autre, mais forte de ces échecs, elle rend un hommage sensible et lucide aux voies cruelles et à celles qui les arpentent. Je ne veux pas séparer ces autrices entre celles qui sont mortes et celle qui a vécu : toutes les trois avaient en partage la même quête, le même besoin d’évider tout son être pour y laisser pénétrer le monde8. Les horizons se démultiplient ainsi : en découvrant au fond de quelqu’un une faim qui ressemble à la sienne, en se reconnaissant en une personnalité complètement étrangère, en croisant et recroisant des trajectoires tortueuses, en empruntant un temps les intensités d’une autre. L’absolu est ici, juste derrière, point où convergent ces lignes de crête, de mots ou d’horizon – on le toucherait presque du doigt…

Je pense à mes propres amies, à celles dont j’ai été l’amie se déchirant les genoux sur les voies cruelles, à celles dont j’ai été l’amie démunie et soucieuse, aux lueurs de fata morgana de l’absolu, aux intensités pourchassées, dévorées ou perdues, toujours mises en partage : ce sont elles qui m’ont faite.

« Et je vais, le cœur léger… Si léger, si vide, que toutes les forces y trouvent entrée,
toutes les énergies s’y déversent, arômes nocturnes et vents de mer, sève qui monte dans les plantes,
pluie silencieuse, souffle des branches, des bêtes, des dormeurs, toutes les pulsations. »
Annemarie Schwarzenbach citée par Ella Maillart dans La voie cruelle9

Les deux photos qui illustrent l’article ont été prises par Ella Maillart : la première au Kirghizistan en 1932 et la seconde au Népal entre 1951 et 1965. Celle de Colette Peignot et Ella Maillart vient des Cris de Laure.

1 Trouvée dans ce précieux livre. Je ne résiste pas à l’envie de la recopier dans sa totalité :
« Allo Ella !
Es-tu là avec tes yeux clairs et ta démarche libre ? Toujours cet air de descendre d’un pic de 2000 mètres ou de surgir de certaines profondeurs aquatiques et végétales ? Un jour j’ai retrouvé une lettre de toi – Tu disais m’aimer pour un certain « point de l’absolu » j’ai retrouvé cette lettre avec un curieux dessin derrière et puis j’ai ri… pleuré et brûlé le papier. Il y a de cela fort longtemps. Aujourd’hui je ne ris ni ne pleure… je reste là avec cette sorte de réticence devant la vie des autres –
Peut-être que quelque chose a craqué – quelle absurdité – peut-être ai-je « appris à vivre » en cassant mes os sur les routes, en me déchirant le cœur aux ronces… en m’apercevant que le but est pire que le point de départ.
C’est peut-être la première fois que je te parle sincèrement – quand tu m’as connue je devais jouer un rôle et me prendre au sérieux – maintenant je suis nue et… je crie absolument, absurdement. Certains croient rugir comme des lions mais les voisins n’entendent que des plaintes de rat pris au piège.
Mais, tu sais, tenir le coup avec des mains enfin laborieuses et non plus ces croches de mutilés dont je te parlais… tenir le coup avec une insolence heureuse et fière – c’est encore ce que je connais de mieux et c’est la grâce que je te souhaite –
Colette
J’aimerais avoir de tes simples nouvelles, tes projets ? livres ? voyage ? Aujourd’hui le temps est gris mais hier tout était ensoleillé – j’aime tous les temps et toi ? »

2 Dans Où est la terre des promesses ?, un recueil de texte écrits lors de ce même voyage vers l’Afghanistan avec Ella Maillart.

3 Nicolas Bouvier et Thierry Vernet se lanceront dans un projet similaire une vingtaine d’années plus tard ; c’est ce qui a donné L’Usage du monde.

4 Annemarie Schwarzenbach a fréquenté de près les Allemands Klaus et surtout Erika Mann, un temps son amante, opposants de la première heure au nazisme.

5 Issue d’une famille de l’aristocratie anglaise, après des études de vétérinaire, elle a voyagé sur les pourtours de la Méditerranée et au Proche-Orient pour se former en herboristerie en recueillant les connaissances des paysans locaux et des nomades. On peut voir un documentaire qui lui a été consacré à la fin de sa longue vie ici.

6 Schwarzenbach selon Thomas Mann.

7 Peignot selon Michel Leiris. Cet article (en français et dont le pdf est téléchargeable) fait un sort au « mythe Laure », et c’est vraiment rafraîchissant.

8 « C’est alors que le 31 [décembre 1938] Ella Maillart vint me voir. […] Je sentis la vie renaître en moi et trouvai un écho si inattendu, une relation si directe, une communauté d’aspirations et de pensées si évidente, que je me sentis apaisée et heureuse : je n’étais donc pas sur une voie aberrante. » Annemarie Schwarzenbach, lettre à Alfred Wolkenberg, 4 janvier 1939 / « Nous étions semblables dans notre dévotion envers quelque chose que nous ne pouvions pas nommer […] notre soumission totale ne pouvait s’offrir qu’à un absolu devant lequel nous ne compterions plus. » La voie cruelle, Ella Maillart

9 Voilà la citation dans son ensemble : « Plus encore, les lointains ! Ah ! les lointains ! Comme un cheval peureux, mon impatience risque un écart à droite, à gauche, et se rue toujours de l’avant. Combien il me coûte de nuits blanches pour les atteindre !… Les chemins s’en vont, voilés comme des voies lactées. Le froid, la faim, la soif… j’ai ce que je voulais, et pas un lieu où reposer ma tête. Et pas une main qui prête secours ! Si maintenant, sortant d’une de ces nuits, je surgissais dans vos rues, les voisins ne me reconnaîtraient plus. Je serais pareille aux aveugles, aux muets, aux mendiants. J’entends votre “bon appétit”, mais je dédaignerais cette soupe que votre pitié offre aux miséreux. La faim est mon amie. Toutes les fatigues me sont bienvenues. Je me couche au bord des sources, incapable d’étancher ma soif. Qu’importe ! Mon impatience est déjà par-delà les monts. Et je vais, le cœur léger… Si léger, si vide, que toutes les forces y trouvent entrée, toutes les énergies s’y déversent, arômes nocturnes et vents de mer, sève qui monte dans les plantes, pluie silencieuse, souffle des branches, des bêtes, des dormeurs, toutes les pulsations. Cela monte des fleuves, cela plane sur les champs comme une brume d’aurore, cela glisse sur les troupeaux, descend des vignobles, caresse le faîte des arbres et des tentes, s’assemble autour du feu des bergers — n’ayez point de peur ! —… et c’est comme si, des deux côtés du chemin, je voyais des légions d’anges et fondais en larmes de joie ! »

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