Infidèles

« Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l’adoration n’est pas le blasphème par amour,
qui serait la prière de l’abandonné ? »

Peut-être bien qu’« Apokatastasis Pantôn » a été mon introduction au black metal, le seuil, mais la chronologie est floue. Mes souvenirs d’écouter Paracletus en boucle, fascinée, sont en revanche très clairs : et c’est clair qu’il m’apparaissait, limpide, utilisant un langage que je n’avais jamais entendu mais que je comprenais comme si je l’avais parlé depuis toujours. Pour des raisons bassement matérielles, je l’ai laissé de côté pendant quelques années, et je m’y suis remise cet été. Cet album dont je connaissais encore par cœur chaque note, chaque inflexion, chaque torsion m’a laissée encore plus abasourdie qu’à l’époque. Il m’aura fallu une grosse décennie à écouter du black metal, à explorer, dépiauter, aimer profondément le genre, pour prendre conscience non pas de la révérence incomparable de Paracletus – elle est évidente – mais de son irrévérence, ce qu’il a de bizarre, d’iconoclaste, d’infidèle.

Ces angles, ces arpèges flottants ; cette batterie infernale ; ces longs passages sans riffs, presque sans black en réalité, qui ressemblent à du Gorguts1, du post-rock ou que sais-je : tous ces éléments hétérogènes semblent contredire cet adjectif que pourtant le groupe incarne comme personne, orthodoxe. Le black metal orthodoxe attrape par son intensité d’abord, son dévouement ensuite, son obstination à se débarrasser de tout ce qui crée de la distance entre la théorie et la pratique. Sa capacité à soigner le mal par le mal, à pousser tous les curseurs au rouge, à atteindre la pureté par l’impureté et vice-versa. À avancer et reculer en même temps, à tourner sur soi-même comme un derviche. Mais passée sa première période, Deathspell Omega, ce n’est plus vraiment ça ; ce n’est pas Katharsis. Je ne devrais pas aimer sa technicité, sa sophistication, ses prétentions intellectuelles – je n’aime d’ailleurs généralement pas la myriade de groupes qui se sont engouffrés dans cette brèche –, et pourtant, une sorte de miracle se produit. Tout ce qui lui passe entre les mains est de l’huile sur le feu.

On ne doute jamais de son amour éclatant du black metal (dans le fond, est-ce que, disons, Under A Funeral Moon et Satan, ce n’est pas la même chose ?), même lorsque la présence de ses manifestations les plus familières se fait la plus fantomatique, même lorsque ce que Deathspell Omega fait ressemble à un démantèlement massif, une attaque en règle, un blasphème. A posteriori, j’y vois une filiation avec le très dissonant Mayhem de l’époque Blasphemer, justement. Mayhem, le groupe aux coups de couteau dans le dos et au passé chargé, pour qui la loyauté et la fidélité ont à l’évidence toujours été des questions épineuses. Reformé au forceps après les événements que l’on sait, il a tordu ses fondamentaux sur un EP puis continué sa mutation sur le ma foi bien nommé Grand Declaration Of War2. « You have now entered from the womb / In my reconstruction from deconstruction », entend-on dans le spoken word bizarre de « Crystalized Pain in Deconstruction ». Peut-être que c’est de cet utérus, de cette dissonance qu’est sorti des années plus tard et à des centaines de kilomètres de là Si Monvmentvm Reqvires, Circvmspice. Là encore, accouplements contre nature, dissonance, utérus agité. Paracletus suit naturellement.

Il y a quelque chose du collage dans ce black metal dépecé et réorganisé, galvanisé d’éléments étrangers, et les paroles sont à l’avenant3. Je ne vais pas prétendre savoir où Deathspell Omega veut en venir avec ces complexes édifices de références – je crois qu’il veut surtout qu’on se perde, qu’on trouve la voie autrement – mais j’aime errer dans les labyrinthes de citations de l’album, ces morceaux de Bloy ou de Baudelaire, de Bible surtout, splendides et délivrés avec une inimitable malveillance. En y regardant de plus près, beaucoup de ces citations sont infidèles, déformées, prises dans des jeux de superpositions et de décontextualisation/recontextualisations alambiqués4. Comme si c’était encore trop simple, Bloy comme Baudelaire, puisqu’ils sont ceux que l’on retrouve le plus dans cet album, étaient eux-mêmes des catholiques, « incorrigibles » certes, mais sacrément compliqués, à la fois hérétiques et rigoristes, hérétiques au nom du christianisme-même – décidément.

Et au milieu de tout ça, un invité moins prévisible : Jack Kerouac. C’est une page Reddit bigrement documentée qui m’a montré la direction à suivre. « Assailli par les myriades fourmillantes des phosphènes célestes / On se recueillait dans le silence de son départ », à la fin de « Phosphene », cite bien un passage d’une vieille édition de Sur la route, traduite par Jacques Houbard : « Assailli par les myriades fourmillantes des phosphènes célestes, il me fallait lutter pour voir la silhouette de Dean et il ressemblait à Dieu. J’étais tellement ivre que je devais appuyer la tête sur le dossier ; les cahots de l’auto me fichaient des couteaux d’extase à travers le corps. » Émerveillée par ce Kerouac bien plus flamboyant que dans mes souvenirs, je me suis mise en quête de l’original, ce qui n’a pas été une mince affaire tant la traduction d’Houbard est, euh, créative : « In myriad pricklings of heavenly radiation I had to struggle to see Dean’s figure, and he looked like God. I was so high I had to lean my head back on the seat; the bouncing of the car sent shivers of ecstasy through me. »5

On parle de belles infidèles pour qualifier les traductions de ce genre, celles où les traducteurs se permettent certaines libertés au nom de l’esthétique – quelque chose de l’ordre de la gourmandise – ou de la loyauté envers un sens plus profond, occulté, qui ne peut être ramené à la surface qu’au prix d’une adroite et contestable alchimie. Poe traduit par Baudelaire m’enchante alors que je peine à le lire dans le texte6. Je n’ai jamais pu y retrouver la magnifique « physionomie du soleil » qui m’obsède. Quand je traduis, j’ai tendance à suivre ma propre pente et à arguer d’une compréhension nébuleuse et intuitive, soufflée par l’amour du texte, pour justifier des choix discutables. Même quand je doute, même dans des langues que je maîtrise mal. Le bon vieux « Traduttore, traditore » (« Traducteur, traître », « Traduire, c’est trahir ») résume bien la situation : qu’importent les victimes, si le geste est beau7, si la restauration de la magie singulière du texte exige quelques sacrifices ou petits arrangements avec la fidélité.

Je pense à tout ça en lisant Sur les bouts de la langue de Noémie Grunenwald, où il est question de la réalité matérielle de la traduction, mais aussi des dilemmes qu’elle suscite, de l’agilité, des merveilles d’invention qu’elle nécessite, et par conséquent des évolutions, métamorphoses et révélations qu’elle permet. Faute d’opportunité ou peut-être d’envie, je n’ai jamais, je crois, traduit en féministe, mais j’ai bien dû traduire en quelque chose : pas technicienne neutre et désincarnée ni en idéal platonicien de traductrice, en bricoleuse parfois, en amoureuse peut-être, en infidèle. C’est toujours de friction dont il est question, de savoir où glisser sa langue, quelles contorsions lui faire opérer.

« Pas fidèle mais loyale », professe une amie. Façon de vivre, parti-pris esthétique, rapport au monde, le seul tenable, peut-être : loyale mais infidèle, loyale car infidèle.

Les eaux-fortes de Frans de Geetere coincées entre ces lignes ont été réalisées pour illustrer une édition découverte par hasard, manifestement superbe et, ça va sans dire, bien au-dessus de mes moyens, des non moins superbes « Oraisons mauvaises » de Remy de Gourmont8. Ici encore, amour vache, femme damnée, joyaux sacrilèges. De Bloy, Remy de Gourmont disait, dans son deuxième Livre des masques : « Les blasphèmes de M. Bloy sont d’ailleurs d’une beauté toute baudelairienne, et il dit lui-même : ‘Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l’adoration n’est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l’abandonné ?’ Oui, si le contraire de la vérité n’est qu’une des faces de la vérité, ce qui est assez probable. »

Assez probable, en effet. Dans le doute, en tout cas, je remets l’adoré Paracletus sur la platine.

1 Je comprends le (grand) mérite de Gorguts, j’entends bien la proximité qu’il y a entre les deux, et pourtant je peine à finir un album. À force de me contraindre à écouter Pleiades’ Dust, j’ai compris que mes réticences sont idéologiques : utiliser l’intellect pour chanter les louanges de l’intellect comme le fait le death technique, à quoi bon ? Deathspell Omega, qui pourrait être défini comme « conjonction de l’intellect en des sens altérés par des psychotropes soutenu par des sons obstinés et archaïques » pour recycler une citation du livret du split Crushing the Holy Trinity, utilise l’intellect pour chanter les louanges d’autre chose. (J’aime beaucoup le dernier Ulcerate, cela dit – si on pouvait justifier idéologiquement tous nos goûts, on s’ennuierait, je suppose.)
2 Blasphemer revisite d’ailleurs cette époque avec son dernier projet, Ruïm il en parle ici.
3 Un mot émerge de tout ça, qu’on ne s’attendait pas à trouver ici : postmoderne. Et pourtant ?
4 Ainsi, quelques années plus tôt, dans « Diabolus Absconditus », le groupe cite dans les grandes largeurs des passages de Madame Edwarda de Georges Bataille, ainsi que de la préface du livre, épigraphe incluse, mais dans le désordre, entremêlés d’autres paroles, de paraphrases et d’autres citations, en altérant évidemment le sens et l’intention. Trahison, ou est-ce qu’au contraire, il fallait découper en morceau puis réarranger Madame Edwarda, comme la poupée de Bellmer, pour en rendre tangible le sens et les potentialités ?
5 Tentative plus littérale : « Parmi les myriades de picotements de radiations célestes, j’avais des difficultés à voir la silhouette de Dean, et il ressemblait à Dieu. J’étais tellement ivre que je devais reposer ma tête sur le siège ; les cahotements de la voitures me donnaient des frissons d’extase. »
6 Je ne parle même pas des traductions plus récentes et plus fidèles faites entre temps : la démarche est évidemment pertinente, mais ça ne m’empêche pas de mourir d’ennui.
7 Je ne résiste pas à traîner le finiséculaire et belliqueux Laurent Tailhade dans tout ça puisque sa célèbre réaction à un attentat anarchiste a été choisie comme épigraphe pour le grandiose « Mass Grave Aesthetics » : « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! Qu’importe la mort de vagues humanités, si par elle s’affirme l’individu ! » Rien que ça !
8 Tantôt « solitaire des glaciers roses », tantôt « abîme de malice » pour Bloy, dont le monde était à n’en pas douter peuplé d’infidèles, ses amis inclus

Une réflexion sur “Infidèles

  1. Pingback: Infidèles / Marginalia | Consanguines

Laisser un commentaire